06 septembre 2010

Lima-Pérou- Fin de voyage, fermez le ban !!!

depuis Lima. Les dernières de ce voyage-ci, lequel prendra fin dans 2 jours. Dans 3, Paris. Au fond de moi-même je soupçonne que quelque chose va arriver et faire que je reste encore en Amérique latine. J'éprouve cette sensation depuis des semaines. En attendant, Flamand est désarmé, nettoyé, prêt à entrer dans le grand carton que je suis allé acheter, voici un mois ou plus, dans une certaine rue du quartier Pueblo Libre où on vend des cartons de toutes les tailles, de toutes les formes.
Au fur et à mesure que s'égrennent les heures, je sais ce que je vais perdre en revenant en Europe. En vrac, la considération générale pour un vieux gringo à vélo que tout le monde suppose riche, les prix bas pour tous les services qui me concerne, hotelitos, restos popus, aliments, réparations du vélo, accès à Internet, etc..., l'amabilité et la bonhomie de la population, ce sourire qui illumine même les visages des plus pauvres, au moment où on s'y attend le moins, la vie foisonnante de la rue, ses foules, son trafic automobile immanquablement délirant, les couleurs, odeurs (celles de l'Europe sont différentes), etc....

Quand exactement ce voyage a-t-il pris fin ? Je veux dire quand ai-je senti qu'il était convenable pour moi de repartir ? De mettre un terme à ce qui restera comme sans doute les plus belles années de ma vie, dans la région du monde que je préfère, dans des conditions que j'estime idéales (le vélo, la tente). Sans doute quand il est devenu impérieux pour moi de faire face à la réalité (ce qui n'est pas mon fort en général). Depuis des mois, les sommes prêtées par ma soeur Anne Marie m'ont permis de continuer à vagabonder, elle m'avance aussi le prix du billet d'avion de retour. Me voilà endetté. Ma dernière "causerie-conférence" remonte au 26 septembre dernier, en français, à l'Alliance Française d'Arequipa. Depuis lors, chou blanc. Même le plus rêveur doit ouvrir les yeux un jour ou l'autre. On gagne très peu d'argent en Amérique latine quand on ne sait que projeter des diapositives sur la France avec un commentaire en trois langues possibles ! Me manquent les doigts d'or et le culot de l'ami Jean Marie Malbranque.
Mon projet de publier me taraude aussi. Des romans (j' en ai deux rédigés, reste juste à passer des centaines d'heures à revoir tout ça), un récit de voyage qui devrait voir le jour le premier, à partir de ces notes dont je vous ai harcelés sans pitié depuis plus de 3 ans, ce qui signifie que vous lisiez mon journal de bord, si vous le lisiez, par dessus mon épaule. Ça m'oblige à rentrer en France. J'avoue aussi que j'ai envie de revoir certains d'entre vous et de connaître certains d'entre vous.
Par exemple, j'ai quitté ma soeurette le 11 novembre 2006. Je me vois encore lui faire signe tandis que Flamand et moi nous éloignions de sa résidence. J'ai abandonné la France en février 2007, en passant le col du Somport et en passant en Espagne. J'ai abordé l'Amérique latine le 24 mai 2007, à Quito, Equateur. Le temps file.
Les projets étant le signe le plus évident qu'on est vivant, j'en ai 2 ou 3 que je vais tacher de mettre en oeuvre au cours des années à venir, si le créateur me prête vie bien entendu. La mort de Laurent Fignon nous rappelle que même les gens qui passent beaucoup de temps à pédaler sont sujets à maladie. Mais nous sommes condamnés à nous agiter pour ne pas tomber, je m'agiterai donc.

Ici, dans la "maison de Diana" que j'ai déjà décrite, tout prend fin comme il se doit. Hier, on célébrait la première communion de Diego, le petit fils de Diana Gamarra. A noter que ce même 26 septembre de l'an passé, j'avais déjà assisté à une première communion, celle de la petite fille des amis Iquira, à Arequipa, ma "famille" de là- bas.
Une fois de plus, une société spécialisée est venue enfermer, empaqueter le jardin de Diana sous ce que j'appelle une tente "du Camp du Drap d' or", une structure en tissu synthétique transparent qu'on appelle ici "toldo", on a revêtu encore une fois les chaises de tissu blanc. Dans cette atmosphère irréelle, lumineuse parce qu'il faisait un temps splendide, nous étions une cinquantaine, hier, à prendre place autour des vastes tables disposées sur le gazon du jardin et couvertes de tissu blanc. On était environnés de plats sur lesquels s'étalaient des petits jésus en pâte d'amande, des bibles, des croix en chocolat, etc... La pièce montée de communion trônait sur une table. C'était bourgeois et bien-pensant en diable. Le roi de la fête, Diego, 10 ans, passait entre les tables avec son père pour recevoir les cadeaux.
Comme de bien entendu, des vendredi soir, Diana a battu le rappel de son cercle de "dames de compagnie" habituelles, sa soeur Ada, les filles d' Ada, sa belle soeur "Chinita", sa fille Olga, sa vieille copine Marcia, etc... en plus des deux indiennes, Clarita la cuisinière de Diana et Laura, celle d' Olga. Ces dames ont confectionné des dizaines de sucettes en chocolat et autres douceurs qui seraient exposées à la vue des invités. Ambiance habituelle de ruche dans la maison ce vendredi soir, jusque très très tard. Les deux hommes perdus (tolérés) dans cet univers féminin, à savoir Edmundo, le mari d'Ada, et moi, aidions. Moi en réalisant plus de cent crêpes, hier à partir de 6 heures et demi. Mon cadeau à Diego, un classique désormais.
Parmi tous ces gens, j'étais content de me retrouver assis à table à côté de ceux à qui j'ai quelque chose à dire, Daniel, le fils de Diana, et Juan Gamarra, l'un des neveux de Diana. On a basculé quelques verres d'un excellent vin rouge argentin en abordant des thèmes aussi passionnants que la signification d'expressions comme "trou normand" et "pousse-café". L'un et l'autre connaissent la France et sont demeurés des adeptes de la table à la française. Au bout d'un moment, les 8 ou 10 bouteilles de vin qui avaient été disposées sur les tables se sont toutes retrouvées près de nous et j'avoue qu'on a fait un sort à ce qu'elles contenaient encore. J' observais les visages autour de moi. Cette fête était aussi pour moi la manière de prendre congé de ce qui constitue finalement ma "famille liménienne".
Ça a pris fin pour moi sur le coup de 21 heures. La soirée était douce, les lumières de la maison éclairaient doucement le "toldo", les derniers invités discutaient assis sur des chaises, dehors, et moi j'étais en cuisine pour aider Clarita et Laura à en finir avec la vaisselle. Ce qui chaque fois surprend beaucoup ces braves filles, que le "señor Daniel", envoyé spécial d'une organisation gringa aussi importante que l'OICN, prenne la peine de venir travailler avec elles ! Il serait inutile de leur expliquer. J'ai fait ça parce que je les aime bien et parce que je me sens tellement plus proche d'elles que de la plupart des bourgeois satisfaits qui composaient l'assemblée d'hier.

Avant ça, vendredi, a eu lieu un autre évènement inévitable, le repas final avec les responsables des 3 centres nutritionnels OICN. Les jeunes femmes ont tout préparé elles-mêmes, acheté les aliments. On s'est tous retrouvés dans le centre "Micaela Bastidas", 22 adultes et 9 enfants qui étaient venus avec leur mère, ces dames se sont mis à cuisiner et on est passés à table dans l'une des classes. Diana et moi y sommes allés de nos discours, ce qui était aussi dans la tradition, on m'a offert un superbe chandail en alpaga, aux couleurs automnales du plus bel effet, autre classique considérant que j'ai reçu des responsables et de Diana pas moins de 3 chandails en alpaga en l'espace de 10 ans exactement ! Puis j'ai serré sur mon coeur ces femmes, nous avons échangé les voeux les plus chaleureux et la camionnette bordeaux de l'Association Gabriela Mistral de Diana nous a ramenés à Lima par cette Panaméricaine Nord que j'aurais si souvent arpentée depuis janvier 2009, à vélo, en autobus et en camionnette.

Fermez le ban.

24 août 2010

Cerro de Pasco, Pérou.

Cerro de Pasco, Pérou.
A vos cartes. C'est à 260 ou 315 kilomètres de Lima (selon qu'on passe par Canta et la piste en terre ou la "route centrale" et La Oyola), dans la montagne, et à 4.380 mètres d'altitude. A l'entrée, on tombe sur un panneau qui annonce "la ville la plus haute du monde". A voir. Potosi, Bolivie affirme ça aussi et peut-être que Lhassa ou d'autres bourgades du monde auraient droit au titre. Enfin bref, Cerro de Pasco est très haute. Je l'ai découverte tout à l'heure, dans le soleil resplendissant qui est la règle depuis que ce dernier "raid" à vélo en Amérique latine, le dernier de ce voyage en tout cas, a démarré, mardi dernier. J'avais cette ville minière en vue depuis longtemps. Pas de déception. Elle étend ses milliers de maisons d'un étage, à toit de tôles, sur la montagne jaune. La mine à ciel ouvert, le trou gigantesque, est comme une maladie qui gagne. Les bruits de la ville sont quasi couverts par les halètements de machines et les bruits des explosions. L'air est vif, frais, piquant quand le ciel opalin ne se couvre pas, comme ce fut le cas hier, près d'ici, de gros nuages au ventre sale qui laissent tomber ce que j'appellerai de la neige fondue. Il va sans dire qu'ici, oui, il fait froid, le matin et le soir.

Ce matin, j'ai appelé Diana Gamarra. J'avais l'impression de parler à ma mère. "T'as pas trop froid ? Bien sûr, tu rentres en bus !" Sa mère à elle, Olga, a vécu à Cerro de Pasco pendant des années et m'en parlé comme de l'endroit le plus agréable sur terre. La ville est plaisante, animée. Peut-être Olga vivait elle avec mari et enfants, dont Diana, dans l'une des augustes maisons bourgeoises à balcon en fer forge ou en bois, à longues façades souillées et grandes fenêtres qui, aujourd'hui sont laissées à l'abandon, à dix mètres du grand trou qui les avalera sans doute avant qu'il soit longtemps. Bien sûr son mari, sans doute le papa de Diana, était ingénieur à la mine.
Cette Diana qui, ce matin, me faisait du chantage. "N'oublie pas, Dani, que ta famille t'attend à Lima." Dilemme. J'aime autant ce pays que mes "familles", celles de Lima et Aréquipa.

"Chez Diana" on peut voir passer en coup de vent tel ambassadeur du Pérou en Suisse (un petit mec au visage anguleux que j'ai fait semblant de ne pas reconnaître), telle amie de toujours, Susana Villaran, grande bourgeoise actuellement bien placée dans les élections municipales de novembre a Lima, et, dix minutes après, des femmes des quartiers pauvres de Lima ou des employées des centres nutritionnels. Diana ne bronche pas d'un poil.
Ces amies d'enfance et d'université (la Catho, bien sur) ne cessent elles aussi de passer. Des chrétiennes de choc doubles de bourgeoises "éclairées". Quelques cas. Dans le désordre, Marcia, une petite dame claudiquante, éternellement souriante, une vraie intellectuelle qui a produit, entr'autres brochures, cet excellent opuscule qui démontre que la Lima espagnole fut absolument construite SUR des pyramides en terre cuites dont il reste, ici et là, des espèces de monticules indéfinissables. Le reste est sous le béton. Marcia vit le plus souvent chez Diana, toujours prête à s'engager dans une conversation intéressante. Elle n'est pas peu fière que l'un de ses fils étudie à Paris. Il y a aussi Odette, femme d'ambassadeur qui a tellement abusé des liftings qu'elle n'a plus d'âge. Il y a aussi Josefina, une descendante de Japonais qui n'a jamais vu le pays du soleil levant dont elle parle tout le temps, dont elle nous fait goûter les plats ancestraux quand elle débarque, souriante. Josefina ne s'est pas mariée, pas plus que ses 2 ou 3 frères qui, eux également, vivraient à l'heure japonaise. Le grand drame de Josefina c'est que personne, jamais, ne peut entrer dans la maison où elle vit avec ses frères, même pas la copine de sa vie, Diana. C'est ainsi dans le Japon de la tradition. Qu'a cela ne tienne ! Toutes ses célébrations se passent chez cette dernière.
Il y a aussi Rosa Villaran, la soeur de Susana, dont j'ai fait la connaissance parce qu'elle la directrice exécutive d'une fondation péruvienne récemment apparue qui a propose à Diana un projet né en Colombie. Il s'agirait de remettre à des groupes de mères, dans les barrios pauvres, une "machine" qui produit de la pâte et du lait de soja, qu'on peut ensuite ajouter aux aliments conventionnels. Connaissez-vous les pouvoirs étonnants de ce légume ? Cf Google. La condition principale de ce projet, appelé P.N.B.S. en Colombie (les hispanisants iront sur le site internet colombien, à ce sigle) et au Pérou "Pan-Soy" (Pain Je Suis ou Pan à base de soya) c'est de remettre gratuitement, 5 jours sur 7,300 rations d'aliments à base de soja à autant de misérables. Diana a sauté sur ce projet finance en Colombie par un Club Rotary de Bogota et au Pérou par je ne sais qui, dont un Suisse. Elle voit là dedans une chance supplémentaire pour "ses" mères de famille de gagner un petit plus, d'apprendre quelque chose et de nourrir mieux leurs lardons, le soja coûtant très peu cher au Pérou. C'est ça qui fait le prix de Diana : sa capacité à réagir favorablement devant les projets prometteurs, à s'embarquer sans lésiner..
Donc, il y a eu ce jour où nous nous sommes retrouvés une bonne trentaine pour une présentation d'une machine en provenance de Colombie, dont on tirera des copies à Lima. Il y avait là la pétulante, la branchée, là un rien bcbg Rosa Villaran dans ses vêtements bobo (et la seule qui fumait, dehors. Personne jamais ne fume autour de moi, à Lima et ailleurs au Pérou. Faut du pognon pour fumer), Diana qui prenait des notes, deux citoyennes colombiennes euphoriques, chaleureuses, bavardes (colombiennes, quoi) venues présenter la machine, des mères de famille, des cuisinières des centres nutritionnels, des représentants des "juntas" communales où vont tomber, en octobre, trois machines et peut-être quatre. Diana la fine mouche ne cache pas que parmi les 300 "misérables" par machine il y aura les enfants des centres.

Le lendemain, nous étions au 9 ème étage d'un immeuble chic de Lima où "Pan-Soy" a ses bureaux (faut ce qu'il faut), quand tout l'édifice a tremblé. Tremblement de terre. Ça m'a rappelé des souvenirs. Il y avait pile 3 ans, le 15 août 2007, j'étais à Cajamarca, dans le nord, quand a eu lieu un dévastateur séisme dont 53.000 victimes ou familles seraient encore à ce jour les victimes. Elles vivent dans des tentes faute de constructions. Ce 18 août-ci, il y a eu cette "simulation" nationale. Les pompiers et flics ont été mis à contribution et ceux qui le voulaient sont sortis dans la rue quand les sirènes ont donné. On a pu voir à la télé le grand et gras président Alan Garcia, sortie de son palais d'un pas de sénateur romain, entouré de ses ministres rigolards. Un beau coup d'épée dans l'eau. On continuera de construire sans considérer les techniques anti-sismiques, n'importe où.

"Baby Shower" chez Diana un samedi d'août. Grand moment de conformisme bourgeois, ce qui caractérise aussi Diana l'indéfinissable. Il s'agit de célébrer la naissance d'un bébé AVANT sa venue au monde. Après la célébration pharaonique et neuneu des 15 ans d'Angela à Trujillo, le 24 mai 2009, venait ça. Toute la famille de Diana est venue passer des heures à faire des amuses-gueules et autres canapés les jours d'avant, une société spécialisée a installé dans le petit jardin une sorte de tente du "camp du drap d'or" en miniature, couleurs rose et crème. Le jour J, sont apparus des tas de ballons à ces mêmes couleurs, des bébés en ballons, des pâtisseries aussi impressionnantes que factices. Sur le soir, La future mère, la belle fille de Diana, est apparue avec son mari, dans le rôle de reine de la fête. On s'est extasiés sur son ventre. On n' était rien moins que 130 personnes (cent trente) des deux familles, avec parmi elles un nombre imposant de mémères entre deux âges qui conversaient à voix basse. Clarita et une autre indienne étaient elles très bien dans les rôles des serveuses passeuses de plats. Que vous dire encore sinon qu'un DJ animait la soirée, que des "artistes" sont venus animer la soirée, avec des parodies, comme cette présentation du bébé à venir, lequel était d'ailleurs le vrai roi (reine, ce sera une fille, on lisait "It' s a girl" écrit en grandes lettres) de la soirée. Que s'est déroulé le rituel de l'ouverture des dizaines de cadeaux entassés sur un coin du gazon. On a pousse des "Oh" et des "Ah", on a dansé lors de "l'heure folle", on s'est défoulé dans la nuit douce, piétinant ce qui est après tout ma "chambre", mon "pré carré" où j'installe ma tente chaque nuit. Bien entendu, j'allais dormir dans l'une des chambres. Le raout a pris fin vers 3 heures, quand toute la famille de Diana, Diana et moi avons terminé la vaisselle géante.
On pense ce qu'on veut de cette tradition éminemment bourgeoise, mais il est à noter que toute cette foule s'est bien amusée sans boire. J'avais acheté une bouteille de vin chilien sans savoir que ce serait la seule et que j'en avalerais la moitié, des deux bouteilles de whisky il en restait une à demi pleine le lendemain. Il parait que ce n'est pas une tradition péruvienne de boire si peu, que c'est une tradition chez Diana. Et personne pour fumer non plus. Au milieu de cette cohue, on pouvait voir, assis dans coin et faisant mine de rire, un neveu de Diana, sa femme et d'autres de leurs proches. Lui a perdu l'usage d'un oeil et sa femme lutte contre un cancer vicieux. Il était le centre de toutes les conversations.
J'allais d'un groupe à l'autre, à l'interieur de ma "famille" et je regardais ces visages en me disant que je ne reverrais sans doute pas certains d'entre eux. Cette fête était aussi un peu mon adieu.


Le soleil généreux réchauffe Cerro de Pasco mais ne dissimule pas son aspect pitoyable. Je viens de faire un tour autour du grand trou où les énormes engins jaunes juchés sur leurs roues colossales, ressemblent à des jouets. Ils tournent sans cesser sur les pistes en terre tracées sur les parois du gouffre immense. Ca a quelque chose de fascinant et d'effrayant, comme si les hommes allaient creuser la terre rouge et jaune jusqu'au centre de la planète. Difficile de prendre des photos du trou, entouré qu'il est d'une espèce de "Mur de la honte" en barbelés et en ciment. Il faut monter plus haut pour apprécier l'excavation dans toute sa terrible ampleur et ses couleurs brûlées et douces.
Cerro pousse tout autour de cet abîme. Ses quartiers s'étendent jusque loin, semble t'il, sur fond de poussière, de détritus. On voit des cochons qui broutent l'herbe rare. Les indiens ont quitté leurs villages de la montagne mais pas leurs coutumes. J'imagine que l'homme travaille à la mine et la femme élève des bêtes et cultive la chacra, plus loin dans la montagne.
Ce matin, vers 7 heures, j'ai quitté le misérable hotelito où je suis installé. Son escalier est vertigineux. Quarante marches raides pour arriver à la réception sombre. Pas d'eau en ce moment dans la salle de bains. La gentille gérante remplit d'eau une grande lessiveuse en plastique et les clients se débrouillent. Les clients ? Silence de mort dans ce catafalque, mais c'est très économique et j'ai un poste télé dans ma cellule aveugle.

Dans un autre hôtel borgne, vu voici quelques jours un reportage sur ce Français de 40 ans, Péruvien depuis 2 et candidat aux élections communales dans je ne sais quelle ville. Je lui ai trouvé un air sur mézigue. Laurent le compatriote vit de ses cours de langues et représente le seul parti constitué au Pérou, APRA, dont il chantait à pleine voix l'hymne face à la caméra. La Marseillaise !

Je me voyais passer 2 jours ici mais je vais me tirer demain, vers Lima. On a très vite fait le tour de cette bourgade finalement sans rien à offrir. Ce matin, j'ai crée une sensation à la mairie en demandant s'il existait un plan de la ville pour les touristes ! "Quels touristes ?" lisais-je dans les yeux du brave type qui m'a reçu. La place d'armes est écrasée par une statue façon Corée du Nord, immense, moche, en l'honneur d'un fils prodigue, les façades, elles, sont couvertes de portraits géants des candidats aux prochaines élections locales et de graffitis. Ces derniers resteront en place, je le sais, jusqu'aux prochaines élections, pour faire de la place.

Il y a pile une semaine, j'ai donc quitte Lima sur Flamand, en route vers Cerro de Pasco. Ça prend du temps et on voit peu de choses dans cette brume à couper au couteau, jusqu'à ce que le soleil gagne la partie et illumine les quartiers pauvres puis la montagne jaune. La route commence à monter, le trafic est un désastre, il faut slalomer entre les nids de poule. Puis les cultures s'imposent. On est hors de Lima la dévoreuse.
Tandis que les Péruviens jouaient à se faire peur à l'occasion de cette simulation de séisme, le 18 août, moi je me tapais la longue montée vers Canta. Conditions idéales, grand soleil, lumière violente, vent coulisime, paysages magnifiques de montagne jaune, couverte de cette herbe jaune qui vire à l'or dans la lumière, des torrents cristallins. La situation réduite à des chiffres dit tout. Lima est au niveau de la mer et, à 101 kilomètres de là, Canta est à 2.850 mètres. C' est à dire que la route n'en finit pas de monter. Mon coeur de sexagénaire battait comme un dingue et mes guiboles étaient douloureuses. Arrêts pour admirer les paysages (le plus beau, le plus vrai, le plus authentique de l'Amérique du Sud c'est sa haute montagne. Point) et reprendre souffle. Arrivée à Canta vers la fin du jour, quand le froid reprenait du terrain sur la chaleur de la journée. J'étais abruti de fatigue. La reprise. Après tout, mon dernier jour de vélo remontait au 21 ou 22 mars dernier !

Canta est une bourgade indienne typique, frileusement regroupée autour de sa place d'armes, entourée, prisonnière de hautes et intimidantes montagnes brunes. A partir de là, c'est une piste en terre qui continue à monter dans la montagne vide d'hommes, si on excepte les habituelles cabanes des éleveurs de vaches et d'ovins et ces magnifiques enclos de pierres qui sont dessinés partout sur la montagne. Le splendide torrent lumineux et bondissant que la piste ne quitte presque pas est riche en truites. Installations de pisciculture ici et là. Peu de transports. Lima pourrait être à mille kilomètres. Le ciel est totalement opalin.
Ce jour-là, j'ai fais halte pour le déjeuner dans un petit village à 3.885 mètres d'altitude. J'ai mangé en regardant à la télé de ce resto populaire la "télévovela" neuneu absolument inévitable, j'ai même acheté de l'eau mais pas de nourriture. Erreur. Je reverrais le premier village 48 heures plus tard. J'ai passé la nuit à plus de 4000, dans la montagne. Froid et silence, avec juste le grondement du torrent un peu plus bas. J'ai dormi dans mes vêtements et, le matin suivant, une couche de gelée blanche couvrait la tente non montée dans laquelle j'avais enfoui le sac de couchage. J'ai attendu que le soleil fasse irruption pour remballer. L'air se réchauffait très vite.

Samedi, la piste a poursuivi sa montée dans cette somptueuse montagne. J'apercevais plus haut encore les sommets bruns avec de-ci de-là de la neige, des lagunes d'un bleu profond et d'un vert léger s'étendaient. Je retrouvais ce que j'appelle un "confin" avec dans le coeur la sensation toujours semblable, celle de plonger dans un monde préservé, pur, réduit à l'essentiel (des lignes, de l'eau sauvage, des couleurs douces, des effets de lumière, pas d'arbres), survivant, où l'homme ne peut vivre, sauf quelques familles misérables, la sensation également de me gagner par mes propres efforts, juché sur Flamand, le droit d'admirer des lieux intouchés, à la beauté totale, sans âge, au prix juste d'un peu de souffrance et de solitude. Une expérience qui marque une existence.

J' ai remarqué là ce que j'avais déjà remarqué ailleurs dans les Andes, dans les Alpes et autres. A savoir que la montagne trompe le voyageur sur les distances parcourues. Les longues lignes droites ou courbées de la piste donnent l'impression qu'on a parcouru 10 kilomètres alors que les implacables bornes kilométriques qui se dressent au bord de cette piste depuis Lima démentent et rafraîchissent l'enthousiasme.

Dans la lumière violente, les vallées gigantesques se succédaient, ce qui signifiait chaque fois se taper la longue montée de plusieurs kilomètres pour passer un col et redescendre dans une autre vallée tout aussi imposante. Les rares camions ou taxis qui me croisaient klaxonnaient le gringo dingo. Quand j'ai levé la main pour les faire s'arrêter, je savais que la réponse qu'ils me donneraient serait de pure complaisance. Dans tous les pays d'Amérique du Sud, les gens n'ont pas le sens des distances. "C' est à 2 heures en voiture" est le seul type de réponse un peu réaliste qu'on peut espérer, même si existent des bornes kilométriques.

Samedi après midi, j'ai eu la dent. Plus de vivres. Une première dans ce voyage. J'ai mis le cap vers une mine dont les bâtiments apparaissaient à quelques kilomètres, au milieu de la nature stérile. A la grand-porte, j'ai expliqué mon problème au garde armé qui a appelé au téléphone "el ingienero", lequel a donné son feu vert pour que je mange dans le réfectoire et acheté des aliments. Tandis que je mangeais la tambouille, je répondais aux questions des jeunes indiens mineurs dont certains portaient encore le casque en cuivre. C'est ce que produit la mine, cuivre et argent. Les tours de travail sont de 25 jours, dans ce désert hostile. On entendait les détonations des explosions. On a parlé de ce qui se passait au Chili.

Depuis lors, un contact a été pris avec les 33 mineurs chiliens prisonniers de la montagne depuis 20 jours, à 700 mètres de profondeur, dans le nord du pays. Avant hier, une sonde et une caméra sont parvenues jusqu'à eux et le Chili a appris qu'ils vivaient toujours. On a vu des yeux sur l'écran des télés, les prisonniers de la terre ont réussi à attacher des messages écrits à la sonde qui remontait vers la surface. Le président est arrivé sur le lieu, les familles des mineurs ont poussé des cris de joie, du matériel extracteur étranger arrive. L' affaire se transforme en histoire d'honneur national. Il faut sauver ces indiens dont tout le monde se fout en temps ordinaire. Le seul hic : les pauvres vont devoir soit-disant attendre 3 ou 4 mois jusqu'à ce qu'on les délivre. La montagne s'effondre et la machine salvatrice devra avancer à pas de tortue. Des aliments et de l'eau vont être envoyés aux héros nationaux.

Le vent est devenu violent et j'ai passé la nuit à la sortie même de la mine, dans une construction abandonnée. Le matin suivant, les nuages et le froid, le vrai, enveloppaient tout autour de moi quand j'ai repris la piste. Pour sans doute la première fois de tout ce voyage, je portais gants, bonnet de laine et tout mes vêtements. Les camions illuminés me croisaient.
Autre habitude latina, surtout ne jamais indiquer à quelle distance se trouve telle ou telle ville, mais par contre placer une foule de panneaux absolument inutiles sur les bords des routes, du genre "Ne buvez pas si vous conduisez" ou encore "Ne dépassez pas", "Vitesse limitée à 40 kilomètre" !!!!

Ça n'a pas loupé non plus. Un petit autobus brinqueballant m'a dépassé et un homme m'a crié "Pishtako !" Je savais ce que ça voulait dire. Il rode dans le monde indien des Andes une vieille légende qui veut que des gringos achètent ou volent des organes humains pour les emporter vers les USA ou le reste du monde riche et les revendre à prix d'or.

Je suis quasiment tombé sur la première ville, Huayllay (Hou-Aille-Aille) par surprise. Une belle descente et arrivée dans cette bourgade minière pionnière qui pousse à toute vitesse sur la montagne jaune. Constructions en parpaings gris, des immeubles immondes, des tas de petites maisons jusque loin. Le lieu est célèbre pour sa "Forêt de Pierre" (les panneaux routiers à l'attention des touristes démarrent plus de 70 kilomètres avant), la montagne brune est fracassée, réduite à des cheminées de fée et autres concrétions étranges, sur des hectares et des hectares. Ça donne à la ville un charme inquiétant, comme si des squelettes gigantesques de monstres disparus entouraient la ville de toutes parts. On était dimanche, la lumière était somptueuse, le marche indien occupait tout le centre, les gens flânaient en famille et moi j'étais bien content de retrouver des humains. Il est tombé quelques gouttes de ce que j'appellerais de la neige fondue du ciel soudain couvert de nuages sombres, puis le soleil a repris le pouvoir.
Je savais que Cerro de Pasco est à 45 kilomètres de là, au bout d'une superbe route asphaltée. Ce "raid" était pour ainsi dire terminé.

05 août 2010

Lima-Pérou-05.08.10

depuis Lima, Pérou. Le même nid qu'il y a 15 jours, dans la "maison de Diana", ce lieu douillet, féminin, en effervescence constante, beaucoup de dames entre deux âges qui débarquent et que Diana serre dans ses bras enveloppants, sur sa forte poitrine. La maison est d'autant plus chaude que dehors règnent la grisaille, jour et nuit, sauf rares embellies rayonnantes, et l'humidité agressive. Du coup, ici on s'habille comme en Sibérie. Gants de laine, passe-montagnes, canadiennes épaisses, bottes. Ces latinos exagèrent. Moi je couche dans ma tente, dans le jardin, et je roupille comme un loir, à la grande surprise de tous et toutes.
L'ennui, ici aussi, n'est pas très loin. Lima est une ville où je n'ai pas la moindre envie de flâner; Magdalena del mar, notre quartier, est sans intérêt; pas le moindre film visible dans les complexes cinématographiques du coin (rien que des crétineries US pour moins de 15 ans et adultes attardés) ; les centres nutritionnels sont fermés pour cause de vacances et il n'y a pas pléthore de gens passionnants dans l'entourage de Diana (disons le).
Diana elle-même reste la plus intéressante. Conteuse née, toujours avec une histoire vraie, le récit d'une vie, à raconter dans les détails, avec des effets. Il suffit de presser un bouton et elle part dans un récit plus fort que la fiction. Par elle, j'ai ainsi appris que le père de l'indienne Clarita, la cuisinière-concierge-dame de compagnie (mais Diana transforme toutes ses collaboratrices en dames de compagnie) a passé 6 ans dans une prison, soupçonné de terrorisme. Pour réparer cette effarante injustice, l'Etat lui a alloué un terrain près de Lima. Par elle, j' ai appris que sa vieille maman, Olga la gourmande, va fêter prochainement ses 90 ans mais a décidé une fois pour toutes de ne pas dépasser les 82 ans ! Elle se fâche quand on insiste ! "Puisque je vous dis que j'ai 82 ans !" Par elle, j'ai appris que la timide Silvia, l'une des "profesoras" du centre nutritionnel OICN "Micaela Bastidas", est l'élément local le plus ancien. Elle a connu Yves Peron, le fondateur de l' OICN, elle m'a connu moi, en 1991, elle a travaillé avec Martha Pacheco. Par elle, je connais les expériences effarantes, navrantes de telle ou elle personne de son entourage.

Dans ce tableau en demi-teinte, je n' ai guère qu'un court voyage sur la selle de Flamand à raconter. Vu que les prix des autobus explosaient sous le prétexte des "fêtes patriotiques", mieux valait de toute façon circuler sur le vélo.
A près de 200 kilomètres au nord de Lima, est situé le site antique de Caral, si antique qu'il serait le plus ancien lieu habité de tout le continent. Ça s'est ouvert au public voici un an. J' ai donc quitté la "maison de Lima" et ai enfilé la route Panaméricaine nord. Je savais ce qui m'attendait et donc je n'ai pas été surpris ni déçu par la "garua", la brume côtière constante, épaisse à couper, suppurant cette bruine froide le matin, étouffant sans merci l'Océan, les collines de sable, peignant ces paysages automnaux, déprimants au possible, composés de sable sale, de kilomètres carre de détritus, de constructions dévorées par l' humidité, avec leur toit d'estera. Je savais depuis janvier 2009 que m'attendaient aussi des espaces absolument désertiques, des sortes de dunes immenses sur lesquelles la route monte et descend comme une folle, vire. Les villes où je passais la nuit s'appellent Chancay, Huacho et Barranca. Plus tristes tu meurs. Ces bourgades semblent émerger d'un bombardement avec leurs briques sales, couleur du sable, la brume cotonneuse, les passants emmitouflés, les lampadaires distillant leur lumière pauvre et jaune, les vendeurs des rues tapant du pied. Ce voyage a donc correspondu avec la célébration du 28 juillet, la Fête Nationale, et il fallait beaucoup de bonne volonté pour découvrir la moindre sensation de fête dans une telle bérésina. Ajoutez à ça les longues et belles plages absolument vides parce que passe le courant de Humbolt, glacé, le long de la côte, ce qui empêche toute baignade. Quelque chose comme Berck-Plage en novembre.
Dure la reprise. La dernière fois que j'avais pédalé remontait au 22 mars. Dix kilomètres avant Barranca, démarre une large piste en terre qui fonce dans les terres, suit une vallée fertile, enfermées entre des montagnes sèches comme de l'amadou, ocres, marrons, bleues quand elles s'éloignent. Flamand croisait des camions épuisés, chargés au delà du raisonnable de canne à sucre. De chaque côté, la canne à sucre encore sur pied balançait ses toupets dans le vent léger, le maïs proliférait, etc... Les verts des cultures étincelaient. La terre donne dans cette oasis.
Le dieu des voyageurs fut assez bon pour ouvrir le ciel et faire briller le soleil pendant que je parcourais les 22 kilomètres jusqu'aux ruines. Ça finit par un sentier sableux que traverse des cours d'eau. Caral est juché sur une sorte de plate-forme jaune, aride, au-dessus de la vallée verte. On achète le billet d'entrée et on attend le temps de former un groupe de 20, puis le guide de service emmène son troupeau. Une petite côte et puis, d'un coup, tout le spectacle. Des pyramides tronquées, alignées, sorties du sable après des décades d'efforts. Les visiteurs forment des espèces de processions, d'une pyramide à une autre. Caral aurait été a son apogée voici quelque 5000 ans et aurait été abandonnée aux vents et au sable sacrilèges voici 2500. Une ville sacrée semble-t'il. Deux squelettes découverts, pas un de plus. Il n'est pas tout seul, bien sûr. Tout autour de lui, mais aussi vers la côte, on déterre d'autres lieux de cette culture oubliée qui retrouve la lumière. Où diable pourrait-on dénicher des endroits aussi fascinants sinon au Pérou, je vous le demande !

Où ailleurs dans le monde y a-t'il des cas de peste bubonique aussi ? Ça se passe vers le nord, dans la province de La Libertad. Ça m'avait déjà rempli de perplexité en 1991, ça continue. On en veut à la canne à sucre qui gagne du terrain et entretient les rats porteurs du virus.

Autre peste, le nationalisme imbécile qui a sévi durant tous ces "fêtes patriotiques", avec le défilé militaire du 29, sur l'avenue Brazil, à Lima, où le bon peuple s'est extasié devant les chars russes récemment achetés, les commandos armés jusqu'aux dents, les avions à réaction dans le ciel. Les drapeaux rouges et blancs flottaient mollement dans le vent léger, dans toutes les rues du pays, sur toutes les façades. Lors du fameux défilé des uniformes, l'apoplectique président Alan Garcia (comment diable peut-on être gras dans un pays où règne la faim ?) s'est fait éclypsé par son petit dernier, un certain Fédérico Danton de 5 ans qu'on présente déjà comme son successeur. L'épouse, elle, n'était pas au Te Deum dans la cathédrale. On peut la comprendre. La maîtresse d'Alan va donner la vie au second rejeton extra-marital. Mais gardez ça pour vous !

24 juillet 2010

Lima-Pérou-24.07.10


depuis Lima, Pérou. Exactement le bureau de l'Association Gabriela Mistral, au rez-de-chaussée de la "maison de Diana" Gamarra, résidence Jacaranda, quartier de Magdalena del Mar. Il fait nuit encore, j'ai une tasse de café à côté de moi et je tape sur les touches de ce clavier d'ordinateur. Dehors, des oiseaux pépient dans les arbres tout autour de la maison. Autrement dit, début parfait d'une autre journée dans cette maison délicieusement bourgeoise que j'ai retrouvée voici 9 jours.
Le monde de Diana, le monde selon Diana. Déjà souvent décrit par moi. A vos archives ! Il n'a pas bougé d'un poil depuis que j'ai quitté Lima, le 31 mars dernier. Diana et sa cour, sa couronne de collaboratrices-dames de compagnie, frères, soeur, cousins, enfants et petits enfants, mère, servante-cuisinière, chauffeur, chiennes, amies d'enfance et d'université, visiteurs divers et variés, myriades de connaissances, "profesoras" et "cocineras" des centres nutritionnels, etc etc .... Chacun d'entre eux ayant un rôle précis dans cette galaxie. Y compris moi.

Lima en plein "hiver", matins de "garua" épaisse et fraîche à travers laquelle le soleil finit par percer quelque part dans la journée avant de laisser la place à la nuit, vers 18 heures 30, dans un froid plus vif. Ce climat chagrin n'améliore pas du tout l'aspect désolé de cette ville au charme fort et âpre, celui qu'ont aussi certaines personnes laides. Je n'ai pas changé mes habitudes et dors toujours dans ma tente, dans le jardin de la maison, pile à côté des cages contenant les perruches bruyantes, cages qu'on couvre la nuit.

Le 14 juillet 2010, je l'aurai passé à Tegucigalpa, Honduras. Vers midi j'ai marché jusqu'au quartier Palmeras. là où se regroupent les ambassades importantes. Devant la grande et belle résidence de l'ambassadeur de France il y avait foule, entre des flics et militaires honduriens en armes, des véhicules klaxonnant qui essayaient de passer et le personnel de l'ambassade sur son 31. Un grand type au visage en lame de couteau, un compatriote, m'a demandé mon invitation ! J'ai pris mon air le plus bénin pour lui dire que je pensais qu'un jour pareil, je pourrais me joindre à la réception donnée par l'ambassadeur pour les Français de Tegucigalpa et il a fini par me laisser passer après avoir feuilleté mon passeport. Dedans, c'était rempli de gens en grande tenue. J'ai mis le cap vers le buffet et ai saisi un verre de vin en regardant autour de moi. Je revenais en pensée à d'autres célébrations de la Fête Nationale, à Belgrade en 2002 ou 2003, à Buenos Aires en 1992, à Lima (avec Diana) en 2000, ailleurs encore. Même ambiance bcbg froide et inhospitalière qui, pour moi, demeure la marque même de la présence française à l'étranger. J'avais ignoblement menti au cerbère à la porte. Je n'étais pas ici pour saluer l'ambassadeur ni aucun compatriote, ni même le drapeau (soyons franc) mais pour le buffet. En même temps que moi, le président du Honduras, le petit et rondouillard Pépé Lobo Sosa, errait dans la grande pièce, sourire en batterie. Lui était là pour les relations publiques et serrait toutes les mains qu'il voyait. Il a serré la mienne, on s'est salués de la tête.
Le jeune ambassadeur de France, à côté de lui, riait de plaisanteries apparemment désopilantes. Et le cerbère de la porte m'avait à l'oeil. On voit ça très bien sur l'une des photos prises ce matin là. Tout cela dans un papillonnage de jolies (et moins jolies) dames en robes dos nu et de types en costumes-cravate. Puis tout le gratin est passé dans le jardin, entouré de jeunes mecs élégants qui faisaient comme dans les films d'action américains et scrutaient les visages et les mains.
Dehors, dans la fournaise, avec panorama sur les collines qui entourent Tegucigalpa (et le grand sigle blanc très copié sur celui d' Hollywood, sauf qu'ici les grandes lettres debout disent COCA COLA), on a écouté ou fait semblant d'écouter les deux hymnes chantés par des chanteurs à voix et les discours (l'ambassadeur et son espagnol de débutant), avant de marcher courageusement vers le buffet ma foi bien pourvu. Fromages, pâté, canapés, petits fours et pâtisseries diverses, champagne, vins rouge et blanc.

De tous ces visages inconnus, je n'en retiendrai que deux. Celui de cette toute jeune et jolie comme un coeur "Attachée Culturelle et à la Coopération", rencontrée à l'ambassade 2 semaines avant, qui m'a accosté et avec qui j'ai parlé quelques minutes. Pour accepter ses plates excuses pour ne pas avoir répondu à mes émails fournis concernant l'histoire de l' OICN et la description des 2 centres nutritionnels au Honduras, émails qu'elle m'avait demandés, et lui recommander ces 2 centres pour lesquels, je le savais et elle aussi, elle ne fera rien du tout.

Et celui de Soeur Monique, une Bretonne qui a 27 ans de présence en Amérique latine, a connu les centres de Diana à Lima puis travaille longtemps au Honduras. On a en commun notre amour pour l' Amérique latine et notre trouille irrépressible à la pensée que nous allons retrouver la douce France. Elle ces jours-ci, à Redon, la maison de retraite où elle finira ses jours. On s'est renforcé le moral réciproquement en faisant un sort à nos assiettes bien remplies, après une dure bataille coudes à coudes devant le buffet.
Peut-être, à l'égale de Soeur Monique, j'ai très fort le sentiment d'avoir vécu une période absolument faste de ma vie, dans cette Amérique latine sans pareille, depuis mon arrivée à Quito le 24 mai 2007 et je contemple l'avenir comme un type debout devant un puits noir, riche de promesses mais aussi d'incertitudes.

Ce 14 juillet, j'avais aussi en tête que, ce jour-là, le Honduras se remémorait peut-être le début de la guerre sans doute la plus bête du siècle, celle du 14 juillet 1969, qu'on connaît sous le nom de la "guerre du football". Elle a opposé le Salvador voisin et le Honduras, dans un conflit latent suite à l'invasion progressive du Honduras par quelques 300.000 paysans sans terre du Salvador (et pas pour un match de foot perdu par le Honduras), elle a duré 100 heures et a coûté 6000 vies. Mais on l'a totalement oubliée parce que, pendant qu'elle avait lieu, les Américains captivaient l'attention du monde entier en faisant alunir pour la première fois un vaisseau humain, Appolo 11 !
Je l'ai appris en lisant ce décidément excellent gros bouquin sur l'histoire contemporaine du Honduras que m'a offert Gloria, à Trojes.


13 juillet 2010

Danli, Honduras. 12.07.10


depuis Danli, Honduras. Je quitterai cette ville demain, pour rejoindre Tegucigalpa, la capitale. Climat d'étuve après une matinée de déluge.

Coupe du Monde, faite. Je songe aux millions de femmes qui vont souffler, et, je ne sais pas pourquoi je pense surtout à l'amie Marie Pierre Griffon. Hier, pendant que tout Danli était assis devant un poste de télévision, pour voir la finale, je me trouvais assis devant ce même ordinateur, dans ce même cyber et je regardais l'écran de télé uniquement quand les types assis autour de moi se mettaient à brailler. Ici on était pour l' Espagne. Les horreurs de la Conquista, oubliées.

Pour moi, cette Coupe du Monde s'est passée à Danli, à Trojes, à Villa Nueva baja et à Los Planes. A Danli, sur l'écran de télé de ma chambre, hotel La Esperanza, j'ai assisté à la déconfiture finale des Bleus, face à l' Afrique du Sud. Devant le poste de télé des Lopez, à Villa Nueva baja, cette communauté oubliée sur d'opulentes collines boisées, à plus de 100 kilomètres d'ici, où l' OICN finance un centre nutritionnel, j'ai vu d'autres matchs, entourés de paysans en bottes boueuses. Pas de courant électrique là-bas. La télé des Lopez fonctionne en noir et blanc, avec une batterie. J'ai vu des matchs aussi à Trojes, cette ville frontalière avec le Nicaragua qui vous a des airs de ville mexicaine des westerns spaghettis, poussière, chaleur assassine, apathie et cavaliers coiffés de grands chapeaux blancs. Ça se passait dans le seul "restaurant" décent, avec en bruit de fond les ronflements des aérateurs. Et parfois on n'entendait plus le son de la télé parce que la pluie tropicale tambourinait sur les tôles du toit. J'ai aussi écouté pas mal des matchs, chez les Ortiz, mes hôtes à Los Planes, l'autre communauté isolée où l' OICN finance son second centre nutritionnel. Ecouté parce pas de courant électrique là-bas non plus (on installe seulement les poteaux) et les hommes de la famille Ortiz et moi nous installions autour du petit poste de radio à piles, sous la galerie qui ceinture la maison. Restait à imaginer en écoutant en arrière plan les bruits des oiseaux et des insectes, voix des femmes qui continuaient leurs taches domestiques. Il y a eu enfin cette fois, voici 2 semaines, ce match Honduras-Suisse, misérable, vécu à Tegucigalpa, dans une station essence. Le mini bus qui allait nous emporter vers Danli ne démarrerait pas avant la fin de la rencontre, de toute façon. Dehors c'était l'enfer. Dans la salle rafraîchie par l'air climatisé, les gens s'entassaient debout devant un poste de télé et il existait une vraie frénésie nationaliste. Le personnel ne travaillait plus, personne d'ailleurs ne consommait quoi que ce soit. Les cris de joie à chaque attaque des bleus et blancs étaient suivis par des gémissements de déception quand ils ne marquaient pas. Rires nerveux, gestes de désespoir. Le Mondial est une formidable machine à crises cardiaques.

Je dédie ces nouvelles à Anne de Saint Blanquat, l'épouse d' Henri. Elle nous a quittés voici peu. Cette petite dame gentille et plutôt effacée a pourtant été l'un des membres sans doute les plus fermes, les plus résolus de l' OICN. Elle était là quand tout à commencé, elle n'a jamais mégotté son appui aux centres nutritionnels ni aux responsables latinos quand elles débarquaient à Paris, elle est venue sur place.

Finies donc pour moi les marches à pied, bottes aux pieds, par les pistes dévastées par les pluies incessantes, violentes, qui sont le lot de tout le pays en ce moment, au milieu de ces paysages de début du monde. Je ne vous cacherai pas que ces heures passées à marcher non seulement m'aéraient, me faisaient du bien mais me permettaient aussi de lutter contre mon ennemi principal à Villa Nueva baja et Los Planes : l'ennui. Insidieux, lancinant. J'ai déjà raconté que j' avais bien préparé le terrain en achetant des romans un peu partout, Bolivie, Pérou, Colombie. Mais j'avais mésestimé l'ampleur de l'ennui qui m'attendait et je me suis trouvé à court de munitions. C' est là que Gloria, l'ex coordinatrice du centre nutritionnel de Los Planes, m'a sauvé en m'offrant, dimanche dernier, un gros bouquin passionnant sur l'histoire récente de son pays. J'y reviendrai. Ça a sauve ma dernière semaine, au cours des très longues heures sans rien faire, chez les Ortiz.

Personne n'est à blâmer dans cette affaire. Le mode de vie des paysans honduriens est ainsi fait qu'il possède de vastes plages vides. Les hommes de retour de leurs caféiers s'affalent dans leur hamac, ou discutent à voix basse de chose et d'autre. Finies aussi ces voyages épuisants entre Cifuentes, le hameau en contre bas de Los planes, là où passe la piste qui mène à Danli, et Danli. Que seraient les transports honduriens sans ces milliers de bus jaunes US, les bus scolaires qui sont offerts ou vendus à bas prix et terminent leurs jours sous les tropiques, sur les pistes défoncées, poussièreuses. Personne ne se donne la peine de les repeindre, ni d'effacer les inscriptions peintes en anglais sur la carrosserie, ni d'enlever les nombreuses plaques intérieures mettant en garde, en anglais, contre ceci et cela. Ils tanguent et couinent, se tordent dans les virages, hurlent dans les côtes, rouillent et se détériorent, mais poursuivent vaillamment leurs vies jusqu'à la fin. On les charge au maximum, jusqu'au point de ranger dans l'allée centrale des barres métalliques qui s'entrechoquent et produisent le boucan le plus incroyable.

Finis également ces moments miraculeux, tenus, fragiles, qui me suivront jusqu'à la fin de mes jours je suis sûr. Ils sont innombrables.
Je suis debout sous la galerie, chez les Ortiz, et la nuit tombe vite, dans une aubade assourdissante d'insectes et d'oiseaux nocturnes. Il fait sombre. Dans la cuisine, j'aperçois la lumière douce des quinquets à pétrole et j'entends les voix, les chiens, chats, habitants de la basse cour passent près de moi, les premières étoiles apparaissent et aussi les lumières minuscules des quelques maisons perdues dans la végétation, sur les collines escarpées qui entourent la maison, des insectes lumineux traversent l'espace.

Ou je suis couché dans le hamac de mes hôtes, sous la galerie de la maison des Lopez, à Villa Nueva baja, et le vent, qui souffle fort au sommet de la colline où la maison est construite, apporte avec lui la pluie qui tambourine sur le toit de tôles. La nuit qui tombe a une haleine parfumée et fraîche. Dans la cuisine, Dorelly Lopez parle avec ses trois (jolies) filles en préparant le souper. Des ombres passent, celles d'hommes du voisinage.
Ou je suis assis dans la cuisine des Lopez, des Ortiz et nous conversons sans nous voir ou presque. Les questions tombent, posées à ce "Don Daniel" qui paraît savoir tant de choses du vaste monde. Doña Lucila Ortiz : " Dites moi, Don Daniel, qui est ce fameux Adolf Hitler qui était si méchant ?" Ou encore ...

Toute cette semaine, l' instituteur Ivan, à Los planes, a été absent. Il aurait le dengue, cette maladie transmise par les moustiques qui a déjà tué 19 Hondurien, dans sa version hémorragique. Impossible de vérifier. Sa classe est fermée. Pas un Hondurien qui ne m'ait parlé du scandale des professeurs. Au fil des décennies, les gouvernements ont augmenté les privilèges des enseignants au point qu'actuellement, il serait soit-disant impossible de verser les salaires exorbitants des enseignants proches de la retraite. On parle de 25 à 30.000 Lempiras pour certains, alors que le salaire minimum est de 5.500. Et ils ne travaillent que 4 ou 5 heures par jour, 5 jours sur 7, et ils ont souvent plusieurs emplois de maître, dans plusieurs communautés, et ils reçoivent sans cesse des primes, et ils sont souvent absents, et ils sont mauvais, et ils vont de grève en grève.

Il y a donc eu ce jour où je me suis rendu, en compagnie de Honduriens dont Nelson Palacios dont j'ai déjà parlé, le "représentant" de l' OICN au Honduras, à Tegucigalpa. Rendez-vous avait été pris à l'ambassade de France, avec une toute jeune "Attachée Culturelle et de Coopération", comme l'affirme sa carte de visite. Je savais ce qu'il résulterait de la rencontre. Rien. Mais je suis ici pour faire ce genre de démarches stériles. La jolie peronnelle fraîchement diplomée, qui avoue ne rien savoir du Honduras, nous a reçus tous les 4 et a poliment écouté la requête présentée par Nelson, à savoir la construction de deux centres nutritionnels neufs, une histoire de plusieurs dizaines milliers de dollars. La compatriote nous a tout de suite mis à l'aise. Elle n'a ni pouvoirs ni argent. La créature manque aussi de la plus élémentaire éducation. Pas de réponse aux comptes-rendus qu'elle m'a demandés, sur l' OICN, sur les centres honduriens. Rien, disais-je.

Il y a eu aussi cette fois où Nelson et moi avons été interviewés par une télé-radio locale, ici, à Danli. Le soir même, de retour à Los planes, j'ai pu écouter ce que ça donnait, à la radio à piles, dans la pénombre, en présence de ces amis très très impressionnés par ce "Don Daniel" qu'on interviewe. ça n'allait rien donner non plus mais ça ne coûte pas grand-chose d'essayer.

Je songe aussi à cette dizaine ou plus de réunions, auxquelles il m'a été donné de prendre part, à Los Planes et à Villa Nueva baja.
Chaque fois, les mères parcourent des kilomètres, dans la chaleur féroce ou sous la pluie, pour s'entasser dans une petite pièce sombre ou se tenir debout sous la galerie du centre. Cette réunionite aiguë a un sens dans une région où on ne communique que face à face, où le téléphone fonctionne cahin-caha. Une réunion ça sert à plein de choses, ça permet de se rencontrer et papoter, rigoler et apprendre des choses, ça permet d'échanger infos et rumeurs, ça permet de régler des tas de problèmes communautaires, de prendre des décisions sur des travaux à réaliser en commun (réparer les pistes dévastées par la pluie, par exemple). Une réunion possède un "agenda" immuable, qui comprend par exemple la rituelle prière à Dieu pour que la réunion soit fructueuse, même si on s'engueule après. Il y a toujours celui ou celle qui sait quoi dire et qu'on charge de cette invocation au Tout-Puissant. Rituelle tout autant, en cette saison, la pluie violente, droite, qui frappe de toutes ses forces sur les tôles ou les tuiles du toit. Là, deux solutions. Ou bien on donne de la voix ou bien on se tait et on attend que cesse le boucan céleste.

Comme je l'ai déjà écrit, ces longues marches de plus de 3 heures entre Los Planes et Villa Nueva baja étaient plutôt bienvenues. Mais un gringo qui se promène avec un sac à dos attire irrémédiablement l'attention des autochtones. Ça n'a pas manqué. Une après midi que je me disposais à quitter la maison des Lopez pour rejoindre celle des Ortiz, on m'a conseillé fermement de n'en rien faire et de revenir à l'arrière de la 125 de l'instituteur Alexi Ortiz. Deux rôdeurs étaient signalés au sommet d'une haute colline sans habitants, la colline dite du Singe, peu avant Los Planes. On racontait même qu'ils avaient déjà attaqué quelqu'un. Vrai ou faux, j'ai obéi à la pression.

Installer une o.n.g. dans un milieu comme celui de ces communautés loin de tout, c'est se foutre dans la gueule du loup, c'est affronter les conflits locaux, les vieilles rancunes, les égoïsmes, les gourmandises. Clochemerle est universel. Je puis dire que l' OICN est à l'origine, involontairement, d'une possible "sécession" à Villa Nueva baja, entre des familles qui vivent en haut et d'autres qui vivent en bas. Sans me perdre dans les détails, la bagarre est engagée entre les familles qui ont le centre nutritionnel à portée de cailloux, "en haut", et celles qui en sont éloignées, celles "du bas". Les premières sont fermement décidées à le conserver, à ne pas permettre qu'il soit transféré éventuellement dans un local hypothétique qui serait construit "dans le bas", près de l'école. J'ai vécu une réunion très agitée au cours de laquelle les arguments et les mots sévères ont volé bas, je sais que les familles "du haut" accumulent les manoeuvres pour ne pas perdre cette manne céleste, un centre nutritionnel des Français. Il m'a été donné de recevoir la visite chez les Ortiz de messieurs de Villa Nueva baja qui venaient montrer à "Don Daniel" un cahier d'école avec dessus une "acta", le compte-rendu d'une réunion tenue en août 2009, au cours de laquelle des habitants de Villa Nueba baja avaient décidé de placer le futur centre près de l'école, "dans le bas", y compris des gens " du haut" qui ont changé d'avis depuis. On est en Amérique latine, région du monde ou les promesses sont sans valeur, ou aussi les conflits se résolvent souvent avec le temps.

Je viens de prendre congé de Nelson Palacios, le gérant de la coopérative de café Comixplanl et "représentant" de l' OICN au Honduras. Ce petit quadragénaire dodu aux cheveux noirs et au visage rond demeure un mystère pour moi. Affable, très intelligent, très impliqué dans le fonctionnement de cette coopérative dont il fut l'artisan, tenant des propos très fermes sur l'importance d'améliorer la vie des petits producteurs qui forment l'essentiel de sa coopérative (c'est donc dans ce cadre là que l' OICN intervient, pour apporter nutrition et éducation aux enfants et appuyer l'évolution des mères de famille), mais présentant des zones de mystère. Qui est vraiment Nelson Palacios ? Je ne saurais le dire avec assurance malgré ces heures passées avec lui. Récemment j'ai appris qu'il serait membre d'une fraternité catholique, et je viens de voir pour la première fois sa fille de 12 ou 13 ans.

Nelson ne demeurera pas, paradoxalement, parmi ceux qui m'ont produit la meilleure impression ici (peut-être, sans doute est-ce injuste). Au hit parade de mes préférés arrivent en tête Lucila et Jacinto Ortiz, (elle grande et mince, lui tout petit et toujours coiffé de son chapeau Stetson blanc, sauf pour dormir peut-être), mes hôtes à Los Planes. L'un et l'autre sont solaires, transparents, généreux, intelligents, vigoureux et souriants. A près de 60 ans, ils ont vécu une existence de lutte, contre les éléments naturels en venant s'installer voici 20 ans à Los Planes à l'époque où il n'y avait que des arbres, des singes et des serpents, contre les difficultés de la vie en élevant 8 enfants et contre les autorités en ne recevant que des coups bas et jamais la moindre aide. Ils m'ont conté tout ça le soir, à la lueur des quinquets.

Ce vendredi 9 juillet était jour d'adieu pour moi. Les mères de famille du centre ont élaboré un vrai repas tandis que dehors c'était la fin du monde, puis on s'est réunis dans la vaste salle du kinder voisin du centre pour faire des discours, comme d'habitude. Don Jacinto m'a qualifié de "missionnaire" et d'"envoyé de Dieu", rien moins, face aux 50 femmes et enfants qui remplissaient la salle. On m'a applaudi comme un héros. Moi j'ai répliqué en disant que la maison Ortiz est ma demeure au Honduras, ce qui est la vérité. Ces patriarches ont littéralement peuplé Los Planes. Tous leurs gosses sont toujours présents dans cette communauté et Doña Lucila me disait en riant ce vendredi que sur les 17 enfants du kinder, les 5-6 ans, 10 sont ses petits enfants ! Ce qui s'appelle faire souche !

Alors que le soir tombait, vers 18 heures 30, vendredi, les mères de famille ont découpé le grand gâteau qu'elles avaient aussi confectionné en mon honneur pour en offrir un morceau à tous les participants, puis certaines d'entre elles ont embrassé "Don Daniel". Pas toutes. Le gringo semble faire peur à certaines mères de Los Planes et Villa Nueva baja, qui ne m'ont jamais adressé la parole durant tout mon séjour. Peu importe. L'important serait qu'elles se "dégourdissent", qu'elles apprennent à ne plus dépendre de leur mari, qu'elles sortent de cette isolation asphyxiante qu'est leur existence. A ça aussi sert l' OICN.
A la nuit tombée, Lucila, Jacinto, trois de leurs enfants qui vivent toujours avec eux et moi avons formé un cercle dans la cuisine, chez eux, et Jacinto a prié le seigneur à voix haute pour me recommander à sa bonté, pour bénir tous ceux d'entre vous qui appuient l'action de l' OICN au Honduras.

La veille, j'avais offert mes cadeaux d'adieu à Alexi et Nora, les deux enfants Ortiz qui me sont les plus proches et m'ont aidé, Nora en me servant mes repas et Alexi en me trimballant sur sa moto jusqu'à Villa Nueva baja. Pour Nora le hamac que m'a offert en 2006 l'ami Jean Marie Malbranque, pour que ce hamac soit accroché sous la galerie, sa place idéale, des bouteilles de shampoing et des savons achetés à Danli. Pour Alexi l'instituteur 6 des bouquins que je traîne avec moi (dont l'excellent bouquin sur le Honduras que m'a donne Gloria et la Bible offerte par ces amis d'Ayacucho, Pérou), des vêtements trop colorés pour moi, que je ne porte jamais mais qui vont bien mieux à un type de 27 ans, mes bottes de caoutchouc.

Samedi matin, je me suis arraché avec peine à ces gens si attachants et ai rejoint Danli. Il avait plu toute la nuit et la piste était ravagée par les fondrières. Tandis que j'attendais à Cifuentes le bus vers Danli, est passée une camionnette 4x4. A l'arrière, Jalitza Lopez, la fille aînée des Lopez de Villa Nueva baja, m'a adressé de grands signes de main. Il nous a fallu changer de bus et passer à pied un pont sur le point de s'effondrer, sur des planches. Le climat était en accord avec mon humeur morose.
Ce diable de pays a tous les défauts mais aussi tous les charmes. Venez donc le voir !

20 juin 2010

Danli, Honduras,

Danli, Honduras,20.06.10
depuis Danli, Honduras, sa chaleur épaisse à couper à la machette, ses averses droites.
Voici 12 ans, quand je passais mes journées à traîner autour du stade Felix Bollaert de Lens, où se déroulaient 6 parties de la Coupe du Monde de foot ball et où je collaborais en tant que traducteur, je ne me doutais pas à quel point je vivais un moment historique. On allait gagner à la fin. Vue de loin de la France, cette Coupe ci m'apparaît comme une sorte de compétition où il est question pour un pays de 63 millions d'habitants d'aligner 11 types capables d'atteindre le quart de finale ou la demi finale, dans leur spécialité. On sait ce qu'il en est. Le pays de Jules Rimet est entré dans la phase finale grâce à la main de Thierry Henry et en sort grâce aux jambes des Mariachis. Depuis 2 ou 3 jours, on ne me ménage pas les allusions amusées ou les fausses condoléances, et ça m'agace plus que je ne le voudrais. Peut-être l'âge.
En 1990, la Coupe du Monde ne comptait même pas avec la France et je m'en foutais. Je voyais les matchs sur des écrans de télé, dans des restos populaires de Costa Rica et du Panama, avec les derniers matchs à Panama city, par une chaleur semblable à celle-ci, dans l'appartement somptueux de ce compatriote qui travaillait pour une compagnie bananière US et collectionnait des photos de belles filles qu'il prenait, les photos pour le moins, au cours de ses tournées dans les pays des Caraïbes où cette société avait des plantations. Des photos habillées. Comme moi il était saisi par la beauté sidérante de certains femmes de ces contrées, avec leurs corps ambrés, leurs visages de madone, d'un ovale parfait, leurs yeux de biche, immenses et noirs, leur peau nacrée. Il y en par ici, là où je traîne en ce moment. En 1990, je me souviens avoir vu, à San José, Costa Rica, des membres du gouvernement qui couraient en bras de chemise, drapeau tricolore au vent, dans l'avenue principale, après que ce pays eut défait l'Ecosse.
Ici, cette participation au Mondial de 2010 est vue comme un évènement carrément historique, un cadeau du destin, une façon pour ce pays pauvre et qui sort d'un coup d' Etat de regagner sa réputation, de sortir de l'ornière, comme une sorte de rédemption, de reconnaissance mondiale, de réunification nationale. Mercredi 16 a 5 heures 30, je me trouvais à 100 kilomètres d'ici, dans la maison de la famille Lopez, dans le hameau perdu de Villa Nueva baja, assis devant un petit poste télé en noir et blanc qui fonctionne avec une grosse batterie, avec une demi douzaine d'hommes tendus, excités. Le jour se levait, il pleuvait à seaux, parfois l'image disparaissait ou devenait floue. Le Honduras a perdu et l'abattement a saisi ces hommes en bottes. Il était reproché aux 11 honduriens de ne pas être morts dans cette guerre sans morts contre le Chili. C'est vrai que les Coupes du Monde de foot ont remplacé les guerres.
Demain, second match contre un gros morceau, l' Espagne, qui ne peut plus perdre si elle veut rester en course. Le Honduras se prépare. Si on veut l'attaquer et l'envahir, demain sera une date idéale, entre 12 heures 30 et 14 heures 30.

Ici règne donc "el inviermo helado", l'hiver glacé, comme les gens disent sans rire, et les tourmentes se suivent, en provenance du Pacifique. Il pleut tous les jours, longuement, violemment, des averses droites, tièdes, des bruines sans fin. Les pistes se transforment en torrents jaunes. Il y a déjà eu des inondations à Tegucigalpa, Choluteca. Des gens pauvres ont perdu maison, moissons, animaux parce qu'ils ont installé leurs habitations trop très de tel ou tel ruisselet boueux qui est devenu brusquement un fleuve amazonien, jaune, furieux, qui embarque tout. C' est chaque hiver la même chose. Les gens oublient ou ne veulent pas savoir et les autorites s'en foutent. Les tourmentes ont des prenoms feminins (la première : Agatha), il y en aura un paquet jusqu'à la fin de l'hiver.
Là où je vis en ce moment, quand je ne suis pas dans une chambre de l'hôtel La Esperanza, à Danli, s'appellent Los Planes et Villa Nueva baja, deux hameaux perdus entre les arbres, sur des collines vertes, à 80 et 100 bornes d'ici environ. La famille Ortiz m'héberge à Los planes et la famille Lopez, à Villa Nueva baja. Maisons semblables, de planteurs de café, de plain-pied, à toits de tuiles, avec les murs peints en blanc dedans et dehors, des ouvertures partout, des basse-cours omniprésentes dans toutes les pièces et dans la cour en terre qui tourne en boue jaune après 10 minutes de déluge, chaque jour. Des chiens faméliques aussi, sous nourris, des chats quémandeurs, et la végétation qui ceinture la maison partout où on regarde.
Je ne me lasse pas de regarder tout ça avec cette sensation constante de vivre des moments uniques, dans un monde qui vit avec ses lois, à son rythme, cette lenteur pour tout. Ça commence le matin, dans la pénombre fraîche, quand je prends mon premier café dans la cuisine, café qui a été produit à 100 mètres de la maison, torréfié par les femmes de la maison sur le four en terre, moulu dans le petit moulin à main. Les oiseaux s'égosillent dans les arbres tout autour, les couleurs apparaissent dans la brume matinale. La maison des Ortiz est lovée entre des collines escarpées et couvertes d'arbres, celle des Lopez, elle, est installée tout en haut d'une colline arasée. Panorama imprenable de la haut, avec les ciels noirs d'avant la pluie, le soleil rasant du matin, dans les ciels clairs des matins sans pluie. Dans l'une et l'autre maison, mes ennemies sont les portes trop basses. Jurons de rage quand mon crane sonne.
Qui suis-je pour ces gens ? L'envoyé spécial de cette mystérieuse et bienfaisante organisation française qui fait fonctionner les deux centres nutritionnels, mais qui encore ? Je les soupçonne de me croire riche et bardé de diplômes, pourri de connaissances en tous genres, fort d'amitiés très importantes. Don Fausto à Villa Nueva baja, Don Jacinto et Doña Lucila à Los Planes consultent "Don Daniel" sur des sujets qui piquent leur curiosité, du Canal de Panama jusqu'aux guerres mondiales. Voici peu, Dona Lucila Ortiz m'a révélé qu'elle croyait ferme que seuls les pays d' Amérique Centrale parlaient l'espagnol ! "On parle aussi l'espagnol au Pérou ?" Les enfants ont ici ce joli geste qui consiste à présenter les deux mains jointes aux anciens (dont je fais partie) en disant "Bendicion !", Bénédiction.
Chez les Ortiz de Los Planes, c'est la grassouillette Nora qui me prépare mes repas, que je prends seul, avec mon assiette dans les mains. Haricots rouges, fromage cru, petites tortillas brûlantes, oeufs sur le plat à tous les repas, 3 fois par jour. Chez les Lopez, le spectacle est plus joli. Il y a 3 filles de 13, 16 et 18 ans, grandes, bien faites, qui travaillent au côté de leur mère, Doña Dorelly. Joli comme tout quand elle donne leurs grains de maïs à la basse-cour empressée, dans le petit matin.
A la nuit tombée, j'ai droit à des reproductions des tableaux de De La Tour en pagaille, dans les cuisines faiblement éclairées par des bougies et des quinquets au pétrole. Profils soulignés des enfants et des adultes, le chat qui dort, les chiens qu'on chasse de la cuisine, tandis que la conversation est conduite avec une espèce de mollesse par nous tous, assis en rond. Les Lopez comme les Ortiz attendent fiévreusement quand arrivera "la luz", "la lumière". Ça ne sera pas demain la veille, vu qu'il n'y a que quelques poteaux tous nus à Los Planes et rien du tout à Villa Nueva Baja, à 20 kilomètres plus loin dans la montagne. Je leur dit qu'ils regretteront un jour d'avoir "la lumière", considérant tout le mauvais qu'elle leur apportera, mais comment diable pourraient-ils me comprendre ! La nuit, je vais pisser dans la cour, dans le wc primitif, avec ma lampe de poche, en faisant gaffe de ne pas marcher sur les chiens roulés en boule, les canards qui font des rondes.
Chez les Lopez, je dois dire que j'apprécie énormément les soirs ou il y a des "télénovelas" au programme. Les voisins arrivent et s'assoient devant le poste télé. A partir de 19 heures, 2 "télénovelas" se suivent. Je trouve ça incroyablement mauvais, invraisemblable, neuneu, mais j'adore les réactions du public qui a ses préférences parmi les personnages, discute des évènements, prend partie, s'engueule, prend tout ça très au sérieux. D'un coup, je me retrouve plus de 50 ans en arrière, rue Ambroise Paré, coron de la fosse 5 d'Avion, Pas de Calais, quand mes parents allaient voir "un beau film" chez les voisins, les Deplanque, qui vivaient dans le baraquement voisin, et eux avaient la télé. Mes souvenirs sont bien sûr flous mais j'imagine que l'atmosphère devait être semblable. Moi je découvrais les images qui bougent et ma fascination pour la télé.

Mondial de football suite et fin. Danli est sur le pied de guerre avant le match contre l' Espagne. J' imagine que des appareils de télé vont apparaître partout, chez les commerçants et dans les restos. L'ambiance climatique est chaude et lourde, comme pour participer.
Ne pas oublier que ce tout petit pays a été embarqué dans une "guerre du football", vers les années 70, contre le Salvador voisin. Un match qui aurait très très mal tourné !! Des histoires à Garcia Marquez. Ici, on a pu entendre cette grande bouche de président Pepe Lobo Sosa (un autre de ces "Général Tapioca" à la Hergé, dans la veine des Hugo Chavez et Mel Zelaya) déclarer à tous les vents, alors qu'il s'apprêtait à s'envoler à la tête d'une délégation vers l'Afrique du sud pour voir jouer le 11 national, qu'il craignait un coup d' Etat en son absence ! Dimanche dernier, il a suffit d'une coupure du courant nationale pour que naisse la panique. Le coup avait lieu ! Fausse alerte mais ça en dit long sur l'atmosphère.

Comme en 2009, lors de mon premier séjour d'un mois, je dois compter avec ... l'ennui. La vie à la campagne et sans lumière est magnifique mais, une fois passée l'euphorie de la découverte, vient l'ennui. Fort de mon expérience de l'année dernière, j'ai donc apporté 7 ou 8 gros romans, sans compter la Bible offerte par ces amis de Ayacucho. Que ce soit chez les Lopez, que ce soit chez les Ortiz, j'ai passé des heures à lire, tant que la lumière naturelle le permettait. Un roman de Chandler et un très précieux bouquin énorme, acheté pour 2 ou 3 dollars chez un bouquiniste de Bogota, et regroupant 27 parmi les meilleures nouvelles de Scott Fitzgerald (des joyaux là dedans), en français ces deux-là, un roman de John Le Carre et un autre de Lobo Antunes, le plus célèbre des auteurs portugais, alors que Saramago vient de mourir (en même temps que l'ami Bernard Hottekiet, de Lens), etc ... Ça m'a permis de ne pas sombrer dans la neurasthénie. J'ai passé aussi des heures à dormir purement et simplement, chez les Ortiz, quand il n'y avait rien d'autre à fiche, quand la pluie fait son boucan sur le toit, quand il fait trop sombre pour lire.
C'est que les deux centres nutritionnels ne fonctionnent que le matin et qu'on se lasse de regarder ces bambins en train de manger et de jouer. C'est que mes hôtes ont leurs activités et je suis seul souvent, avec la compagnie de la femme ou des femmes de la maison chargées d'alimenter le four de la cuisine avec de la "leña", du bois sec, qu'elles ne cessent de couper avec une machette. C'est que dans ces hameaux loin de tout, on a peut-être un peu peur du Français. ou à tout le moins on évite de lui parler. Et puis on se lasse de tout, même du paradis.
Je ne me plains pas, j'explique. La campagne a son rythme bien à elle, lent. Je songe à ces interminables visites dans les maisons des vendeurs ambulants qui débarquent à pied, avec un carton rempli de tout ce qu'ils proposent aux femmes. Chaussures, sous-vêtements, vêtements, parfums, savons, médicaments, vitamines, .... Chaque fois ça dure des heures, sous la belle galerie couverte. Les femmes de la maison se réunissent autour du marchand ambulant. On parle de tout en essayant, on se passe les ragots, on discute les prix, on rigole.
Pour lutter contre cet ennui insidieux, j'ai résolu de marcher. Il y a environ 3 heures à 3 heures et demi entre Los Planes et Villa Nueva baja, par la piste en si mauvais état, qui monte et descend sur les collines, jusqu'à la descente vers l'école de Villa Nueva baja. Chaque fois la pluie m'est tombée sur le poil, une pluie violente, qui étouffe littéralement les paysages. Chaque fois je n'ai rencontré que très peu d'âmes, quelques motos, parfois un ou deux camionnettes 4x4 et les rares habitants de cette contrée. Deux fois, sur la piste, morts écrabouillés ou massacrés à la machette, un petit serpent Corail. Les seuls vrais risques demeurant dans cette partie du pays, ce sont deux serpents à la morsure mortelle si pas traitée très vite, le Corail et le Barba Amarilla, la Barbe Jaune. La fille la plus jeune des Lopez a été mordue alors qu'elle cueillait du café. Elle a échappé à la mort et garde de l'incident un cal à une main.
Les Ortiz et les Lopez m'ont raconté leurs débuts, leur arrivée dans un pays vierge, voué à la forêt et aux animaux. Des bandes de singes parfois agressifs, des grands chats, des serpents maîtres du terrain leur faisaient la vie dure, avant que l'homme ne commence à défricher, à planter café et autres et à les chasser plus loin. Ils chassaient les cochons sauvages et autres pour manger. Chez les Lopez, au sommet de cette colline de Villa Nueva baja où ils vivent, j'ai entendu les chants des singes qui vivent encore et toujours là, dans les rares espaces encore couverts des grands arbres primitifs, au sommet d'autres collines plus hautes. Leurs cris se mêlaient aux roulades des oiseaux à l'arrivée d'une autre averse tropicale. Les pistes en terre qui maintenant permettent de circuler à travers ces collines furent les oeuvres de cette compagnie qui exploitait le bois ou des "Contras" qui ont fait la loi ici, à l'époque des Nixon et autre Reagan, quand on essayait d'en finir avec le Sandiniste du Nicaragua voisin. Avant, on marchait avec des mules chargées de tout ce qu'on devait transporter. Cette histoire de "frontière" n'est pas si loin. Lucila et Jacinto Ortiz n'ont pas 60 ans et Fausto Lopez à 43 ans.
Mon territoire, celui que j'arpente souvent, démarre là où je descends de l'autobus reliant Danli à Trojes, sur la piste en terre plus ou moins entretenue. A 15 kilomètres de Trojes, à la hauteur d'un hameau nommé Cifuentes, une piste monte dans la montagne toute verte, jusqu'à un col, à 1500 ou plus d'altitude. Presque tout de suite, on sent la fraîcheur qui succède à la chaleur lourde qui règne dans la vallée. Bizarrement, il n'y a que là que j'aperçois ce petit oiseau au poitrail rouge sang, visible de très loin. Les gens de ce coin l'appelle le "ranchero". Longue montée brutale de 7 ou 8 kilomètres, puis apparaît le col et la descente vers Los Planes dans sa vallée de café, puis il faut encore monter pour arriver chez les Ortiz, là où je vis. Un autre verrou, un autre col, avant de suivre la piste qui coule comme un serpent jaune dans le vert ambiant, de colline à colline, pour arriver dans la belle maison Ortiz, située en contre bas de la piste. J'évalue à 12 ou 15 kilomètres la distance séparant Cifuentes de la maison Ortiz.
J'ai aussi parcouru plusieurs fois les quelques 20 kilomètres séparant la maison des Ortiz de celle des Lopez. Deux ou trois autres verrous, des cols au sommet de collines, qu'il faut atteindre sur une piste de plus en plus dégradée, avec des fondrières d'un mètre en ce moment, qui déforme la piste et font tanguer et se mettre en travers les 4x4 par temps de pluie. Je préfére de loin marcher que me cramponner à l'arrière de la 125 d' Alexi Ortiz ou sur la plate forme de telle ou telle camionnette. Cette sensation désagréable d'impuissance, en cas de chute, qui est nouvelle pour moi qui suis cycliste et maître de ma machine.
Pour atteindre Villa Nueva baja, on peut quitter la piste principale et descendre vers Las Vegas, un autre hameau où l' OICN eut un centre nutritionnel jusqu'en 2009, ou bien continuer de monter le long de la piste principale, jusqu'à Villa Nueva arriba (en haut), qui surplombe mon hameau de destination. En dépit de la difficulté présentée par le terrain très abimé, en dépit des averses qui noient tout, chaque fois ce fut un vrai plaisir de m'immerger dans cette nature vigoureuse, prolifique, odorante, royale, qui vous a un petit air de paradis. Les gamins et gamines en uniformes blancs et noirs qui sortent de l'école et suivent la piste sans cesser de jouer et de se poursuivre, pour regagner, se mettent parfois à courir plus vite en voyant apparaître ce grand gringo barbu qui porte bottes et grand poncho de cycliste bleu roi !

Pour lutter aussi contre cet ennui latent, j'ai toutes ces réunions, dont les gens de Los Planes et Villa Nueva baja paraissent friands. La dernière en date date de quelques jours, dans la petite école de Villa Nueva baja. Je l'avais fomentée 2 semaines plus tôt. Nous sommes descendus à pied de chez Don Fausto, des meres et peres de famille et moi. Il faisait grand soleil, les femmes s'étaient mises sur leur 31. C'était comme une volée de papillons qui marchait à mes côtés. A l'école, on s'est retrouvés entre 60 et 70 personnes. La pluie a commence de tomber. Ça partait comme une autre réunion que j'ai racontée dans un autre courrier, cette fois ou des "promotores" sont venus tenter de virer Alexi de son poste de maître d'école. L' affaire avait viré au psychodrame, la communauté faisant bloc autour d' Alexi. Cette fois ci aussi ça a viré au psychodrame, mais cette fois ci un psychodrame au sein même de la communauté. Au menu figurait la fixation du lieu où sera construit le futur centre nutritionnel (si jamais ça a lieu). Deux clans en présence. Ceux du haut de Villa Nueva "du bas" et ceux du bas, ceux vivant tout autour de là où est le centre depuis sa création, c'est à dire la maison de Don Fausto Lopez, et ceux qui affirment qu'on aurait décidé, lors d'une réunion en 2009, d'installer le centre près de l'école. Je savais que le conflit existait, j'en ai eu confirmation au cours des 2 heures et demi qu'a duré l'affrontement verbal dans cet espace confiné. Les gens étaient assis sur les bancs de l'école, debout aux deux portes ou dehors, aux fenêtres. Les arguments se sont heurtés, les paroles sévères aussi.
J'ai déjà raconté le risque principal qu'affronte l' OICN : l'accaparement d'un centre par une famille, par un clan, par un groupe. Villa Nueva baja n'échappe pas à la règle. ceux qui ont près de chez eux le centre ne veulent pas qu'il leur échappe et ils ont gagné, pour l'instant. Jusqu'à une prochaine réunion. Il a été décidé d'un vote auquel "ceux du bas" n'ont pas voulu prendre part. Le statut quo demeure donc. Quand la pluie (qui n'a pas a cessé de tomber une seconde, obligeant à se taire ou à brailler) a cessé, tout le monde s'est égaillé. Les nuages mangeaient le paysage et l'air sentait l'herbe mouillée.

29 mai 2010

Los Planes- Villa Nueva Baja-honduras

Toujours ce climat épais comme un sirop sur Danli. Le soleil est caché par la cape de nuages. Je viens de voir un des plus gros cancrelats rencontrés en voyage, dans les wc de l'hôtel La Esparanza. Ils ont beau passer et repasser la serpilière, ces tanks continuent de proliférer. Ici, à 80 kilomètres de chez les Ortiz, me manque le petit déjeuner typique, des haricots rouges, des tortillas de maïs et un morceau de fromage cru, avec force tasses du café maison, noir et fort. On mange chacun dans son coin, chacun à son tour. Pas de table dans la cuisine. En contre partie, le café "espresso" servi, à 50 mètres de mon hôtel, dans cette cafétéria, est sans rival. Par contre, vu que j'ai dans ma chambre un poste télévision, je ne lis aucun des romans que j'ai prudemment apportés avec moi, pour lutter contre l'ennui à Los Planes. Je lis donc la prose de Michael Connelly, Lobo Antunes, John Le Carre et autres, assis sur mon lit, en écoutant le bruit de la pluie sur le toit de tuiles.

Lundi dernier, j'ai pris place derrière la 125 de l'un des fils Ortiz, Alexi. Il est maître d'école dans l'école de Villa Nueva baja, la communauté ou justement l' OICN finance l'autre centre nutritionnel du Honduras. J'étais d'autant plus désireux de le découvrir que je suis à l'origine de sa création. En 2009, j'avais été très déçu par ce que j'avais vu dans ce centre, installé alors quelque 5 ou 6 kilomètres en contre bas de Villa Nueva baja, à Las vegas. mères peu participatives, coordinatrice douteuse, local pas approprié. Par contre, Nelson m'avait emmené à Villa Nueva baja où j'avais tenu 2 réunions avec chaque fois une assistance fournie de mères de famille. Ces gens désiraient avoir un centre et me juraient qu'ils collaboreraient sans rechigner. J'ai reporté tout ça à l' OICN et, après mon retour à Lima, le centre a déménagé à Villa Nueva baja.
Ce hameau connaît des conditions pires encore que celles qui affectent Los Planes. Maisonnettes isolées les unes des autres, sur un paysage de collines verdoyantes, réseau de pistes escarpées traversées de torrents. Là-bas aussi, le café règne en maître absolu, avec les bananiers.
Lundi, Alexi et moi avons parcouru les 20 ou 25 kilomètres qui séparent Los Planes de Villa Nueva baja en slalomant entre les fondrières parfois profondes d'un mètre, dans une gadoue innommable. J'ai du descendre vingt fois pour laisser passer Alexi seul sur la moto et on a même failli terminer 10 ou 15 mètres plus bas, entre des caféiers, quand la machine a dérapé et versé. Et "l'hiver" ne fait que commencer, les pluies tropicales vont continuer pendant des semaines.
Alexi travaille dans la petite école, une seule pièce où cohabitent 35 élèves, filles et garçons, d'âges différents. Classe unique qu'il manœuvre depuis 3 ans. L'école a été construite par les gens de la communauté. Ici, l' Etat est virtuellement inexistant. J'ai marché jusqu'au centre, qui se trouve à 2 ou 3 kilomètres plus haut dans la montagne, au sommet d'une colline. Il s'agit de la maison de Don Fausto, 42 ans, petit et mince, affable et intelligent, très croyant. Il vit de la production du café, a une épouse, la jolie Dorelly, 3 non moins jolies adolescentes et un garçonnet. La maison ressemble à celle des Ortiz, ouverte, peinte en blanc, propre, ordonnée. On a de la galerie couverte une vue absolument imprenable sur la région environnante, des collines à perte de vue.

Incontestablement, de tous les centres que finance l' OICN, celui-là est le plus isolé. J'en ai eu la preuve quand j'ai vu arriver, ce mercredi matin, les derniers aliments qui étaient arrivés dimanche soir à 25 kilomètres de là, à Los Planes, dimanche soir, dans la camionnette de Nelson. Une autre camionnette avait emporté les aliments mais avait dû les laisser pas mal en garde dans une famille de Las Vegas, pour cause de piste inutilisable par un véhicule. Au passage, je confirme que le tronçon de piste de 5 kilomètres, entre Villa Nueva et Las vegas est ce que j'ai vu de pire depuis longtemps. Nelson me l'avait fait découvrir, en 2009, et je l'ai affronté de nouveau ce jeudi matin, quand je redescendais vers Los Planes, debout à l'arrière, pieds bien ancrés pour tenir bon quand le véhicule tanguait, partait en crabe, revenait en arrière pour repartir dans telle ou telle côte, dans telle descente folle. Je n'étais pas tout seul, on était 6 a se cramponner, femmes et hommes. Pas d'autre moyen de se rendre vers Los Planes et Trojes ou Danli que ces camionnettes 4x4. Ou a dos de mule.

La famille de Don Fausto a ceci de commun avec les Ortiz qu'elle est agréable, hospitalière, très soudée, intelligente et qu'elle participe directement à l'amélioration des conditions de vie de la communauté. Le seul problème, en ce qui me concerne, moi l'envoyé de l' OICN, c'est qu'elle contrôle le centre. J'ai déjà connu ça à Bogota. Un centre nutritionnel c'est un endroit où arrive de la nourriture, et dans des pays où on doit lutter pour manger à sa faim, il s'agit d'un capital important. On voit donc des familles se rendre maîtresses de ces lieux névralgiques. L'épouse de Don Fausto cuisine pour les enfants, sa belle sœur Santos est la coordinatrice. Qu'on ne se méprenne pas, j'explique une réalité incontournable, je ne fustige ni ne condamne personne, je ne dénonce rien. A Bogota comme à Los Planes et à Villa Nueva baja, l' OICN a en face d'elle des gens honnêtes, qui s'impliquent, des gens qui entendent faire évoluer leurs communautés, des gens qui estiment à sa juste valeur l'aide des Français, mais qui, également, voient dans le centre un moyen de toucher un salaire ou des salaires et d'avoir le contrôle de toute cette nourriture. Si l' OICN envoyait des chaussures ou des couvertures, elle ne connaîtrait pas ce problème, mais dans sa position de "financiera", pour parler comme la Péruvienne Diana Gamarra, et de dispensatrice d'aliments elle n'évitera jamais ce (léger) malaise.
Il n'empêche que des enfants viennent chaque matin recevoir attention, tendresse et nourriture dans le centre nutritionnel de Villa Nueva baja. Ça c'est la réalité, ça c'est l'essentiel.

A Villa Nueva aussi le ciel est plein d'eau, en ce moment, et il crache de longues averses. Les nuages mangent les sommets des collines et imposent cette atmosphère lourde et étouffante.
C'était le cas ce mercredi midi, quand Don Fausto, sa famille et moi sommes descendus sur la piste glissante comme un toboggan, avec de chaque coté cette formidable végétation pissante, pour nous rendre à l'école de Villa Nueva baja. L'enjeu de la réunion lancée à toute la communauté était de taille. Au Honduras, comme partout en Amérique latine, sauf rares exception, les partis politiques pratiquent le clientélisme à haute dose pour gagner les élections. "Aidez nous à gagner les élections et vous serez récompensé" Le parti nationaliste, qui vient de remporter les présidentielles, a donc fait des promesses à des instituteurs sans boulot et, donc, des "commissions" de "promotores" font le tour des communautés et essaient de convaincre les populations de virer leur instituteur pour placer celui qu'elles amènent avec elles !
C'est très exactement ce qui allait se passer à Villa Nueva baja. Manque de chance pour les 3 motocyclistes aux yeux de voleurs qui sont arrivés sur le coup de 14 heures 30, l'école était absolument remplie de femmes et d'hommes, assis ou debout, qui les attendaient de pied ferme. Ils soutiennent Alexi et ne veulent pas le perdre. Lui-même était assis parmi eux et fourbissaient ses arguments. Les visiteurs se sont mis dos au tableau noir, tandis que le remplaçant potentiel d' Alexi s'asseyait sans dire un mot. Et les hostilités ont demarré, tandis que dehors il pleuvait. Elles ont duré plus de 3 heures. Les arguments se heurtaient, des gens se levaient en criant leur colère.
Il faut savoir que la communauté n'a rien reçu des pouvoirs publics. L'école c'est elle qui l'a construite et le salaire d' Alexi c'est une o.n.g. étrangère qui le verse. De leur côté, les 3 pirates envoyés par le parti nationaliste accumulaient les mensonges, les manœuvres et les menaces voilées pour tenter d'arracher l'accord des gens, en vain. Ça marche parfois, pas à Villa Nueva baja. J'ai assiste à tout ça sans dire mot. Il s'agit d'un problème hondurien, mais, comme les sbires remballaient leur affaires et leur instituteur pour s'en aller, j'ai pris la parole brièvement pour saluer la communauté, la féliciter pour son esprit de lutte, ce qui était une façon déguisée d'appuyer l'ami Alexi.
Tandis que nous quittions l'école et remontions vers la maison de Don Fausto, dans la nuit tombante, des millions de fourmis volantes nous ont assaillis. Elles semblaient sortir de terre et nous enveloppaient, tombaient sur le sol et perdaient leurs ailes noires. Chez Don Fausto, les poules de la basse-cour étaient folles et mangeaient cette manne céleste, littéralement. Les humains, eux, se couvraient la tête. Ces invasions brèves annoncent l'arrivée définitive de "l'hiver", m'a t-on dit.

Le lendemain matin, quand j'ai retrouvé la famille Ortiz à Los Planes, je leur ai raconté le psychodrame dans le détail et ces braves gens ne se tenaient plus de joie de savoir que leur fils conserverait son emploi et était à ce point apprécié par la population.
A 11 heures, m'attendait une autre réunion, dans le kinder de Los Planes, à côté du centre. Cette fois-ci, les mères de famille du centre rencontreraient le comité de la Coopérativa Mixa Planes Limitada, la Comixplanl, celle de Nelson, et aussi "Don Daniel". Naïvement, je me disais qu'on aborderait des problèmes concrets, mais toute l'affaire fut éminemment latina, bavarde, bavarde, sentimentale, et rien de plus. Comme la veille, et comme toute bonne réunion latina, on a commencé par invoquer Dieu pour que tout se passe bien. Vos oreilles ont peut-être sifflé, si vous êtes de l' OICN, parce les bénédictions des uns et des autres (tout le monde a dit quelque chose) ont plu sur Dieu, Nelson (le "découvreur" de l' OICN selon la communauté), l' OICN et votre serviteur, dans cet ordre. Tout le monde a juré de tout faire pour que cette collaboration avec une o.n.g. française soit un plein succès. Ojala asi sea ! Fasse le ciel que ça se passe ainsi !

Danli-Honduras


Ici c'est "l'hiver", qui ressemble étrangement à notre été. Il pleut tous les jours, ça oui. Des bruines tombant de nuages épais ou de francs déluges paisibles qui durent des heures. Je loge à l'hôtel La Esperanza, qui s'est transformé en l'espace d'un an, passant du petit hôtel de plain-pied avec cour à une espèce de bunker de 2 étages, rempli de chambres. J'ai la télé dans la piaule et les wc-douches dans le couloir. Danli reste cette bourgade pimpante, tranquille, apathique. J'ai retrouvé "el ingienero" Nelson Palacios, le petit et rondouillard représentant de l' OICN, sa pulpeuse secrétaire Cinthia et aussi tous les visages familiers, à plus de 80 kilomètres d'ici, dans "la montagne", à Los Planes et à Villa Nueva baja, les hameaux éclatés où sont les 2 centres nutritionnels, les "estancias infantiles" comme on dit ici. Depuis maintenant 8 jours, je suis de nouveau dans le prodigieux pays du café, des collines toutes vertes, couvertes d'arbres aux feuillages majestueux, de bananiers et de lignes de caféiers aux feuillages gaufres et vert sombre, de pistes ignobles, à l'argile jaune, collant, aux fondrières énormes. Une sorte de plongée dans un pays vierge. Le département s'appelle "El Paraiso", Le Paradis, il faut dire.

Retour en arrière. Mes derniers souvenirs de Bogota ce sont des visages. Ces enfants, 5 ou 6, d'âges divers, enfermés par leur mère dans cette bicoque de tôles et de planches, à plus de 3000 mètres d'altitude, plus haut encore que Juan Rey, là où la montagne à vache règne encore. La mère est à Bogota, où elle travaille. Les pauvres mioches passent leurs journées dans les pièces sombres, dans cette odeur de linges humides et de terre, sous la garde d'une voisine compatissante. Frimousses effarées aux yeux immenses, timidité, les murs sont en parpaings nus, il y a des chaînes avec des cadenas qui transforment l'endroit en une prison. Les nuages traînent bas, juste au dessus des vaches qui broutent et des arbres, des premières cabanes d'un futur quartier populeux, à sortir de terre. Des semaines après avoir regardé ces enfants, je pense encore a eux.
Il y a eu aussi ce club féminin, des jeunes femmes du quartier avec des problèmes semblables, des enfants non désirés, des compagnons violents, buveurs, quand ils existent, des pièces exiguës, avec les frères et sœurs, les parents et les grands parents, la misère, la vie en forme de cul de sac. Je me suis retrouvé le seul homme chez l'une d'entre elles, qui venait d'accoucher, au premier étage d'une maison en parpaings, dans la chambre dont les murs sévères étaient couverts de calendriers et de tout et n'importe quoi, des "cache-misère" hauts en couleur. Ces jeunes femmes se sont assises où elles pouvaient et la parturiente fut la reine du moment. Petits cadeaux, rigolades, ragots. Les mioches étaient enveloppés dans des couvertures, on avait hissé quelques poussettes jusque là-haut, par l'escalier. Ce fut dans cette atmosphère éminemment féminine qu'est apparue une pochette cartonnée avec dedans des menus cadeaux pour "Don Daniel". J'aurais dû me douter de ça. Elles, qui n'ont rien, s'étaient cotisées pour saluer l'envoyé des Français. Un autre moment furtif que je ne risque pas d'oublier. On a regagné la rue et j'ai pris des photos de cette joyeuse troupe chargée de gosses. J'apparais sur l'une d'entre elles, avec un bébé dans les bras. Tout arrive.

Glery Parra m'a accompagné jusqu'à l'aéroport, son visage a disparu quand j'ai gagné le secteur des voyageurs. Adieu grande sœur ! Comme de coutume, mon carnet de vaccination international a provoqué la même réaction de prudence extrême chez la jeune employée de la compagnie aérienne qui voulait s'assurer que je suis bien vacciné contre la fièvre jaune. Elle a tenu le truc du bout des doigts et me l'a rendu sans le consulter.

Plus tard, c'est un petit avion à hélices, avec 15 passagers à bord, qui m'a emmené pour le dernier saut de puce, entre San Jose, Costa Rica et Tegucigalpa, Honduras. Boucan des moteurs, vibrations du truc, trous d'air. Le pilote a eu ces mots guère rassurants dans l'interphone : "C' est pas ça qui va nous faire peur !"
L'atterrissage fut court et sec. Applaudissements nourris des passagers semble t'il rassurés. La chaleur humide de Tegus m'attendait comme au coin d'un bois, à la descente de l'avion. Le jeune chauffeur de taxi qui m'a emmené dans la nuit vers l'hôtel Granada 1, où j'ai mes habitudes depuis février 2009, écoute "Je t'aime moi non plus" en boucle pour apprendre le français !! Il n'a pas jugé bon de me demander de quoi parle cette chanson. Le jour suivant était un dimanche. J'ai retrouvé le centre ville de cette capitale très provinciale qui se vautre sur ses collines, avec sa toute petite place d'armes qui possède l'inévitable statue équestre du héros national, Francisco Morazan, la cathédrale couleur saumon. Petits parcs aux arbres majestueux, énormes, sensuels, apathie générale, côté cracra plutôt sympa, petites églises coloniales toutes remplies de fidèles où les aérateurs ronronnent, aubades d'oiseaux, le « fleuve » Choluteca qui a toujours l'air d'un égout à ciel ouvert, ses vautours qui vivent de Dieu sait quoi, cette sensation de pauvreté générale, tranquille, sous le soleil qui cuit tout.

Depuis ma visite au Jardin Botanique de Bogota, avec l'ami Alejandro, peu avant de quitter la Colombie, à moi les rabais pour cause de troisième âge. A Tegucigalpa, j'ai ainsi vu un mauvais film pour 1 dollar, déjeuné mal pour un prix d'ami et même voyagé entre Tegus et Danli, le lundi, pour un tarif spécial.

Il y a eu ce matin où la camionnette de Nelson Palacios m'a emmené vers Los Planes, à donc 80 kilomètres de là, par une piste abimée. Gloria la grosse coordinatrice, les mères de famille réservées, la famille Ortiz où j'ai repris mes habitudes, Don Jacinto et son grand chapeau Stetson sur sa petite tête, la grande Doña Lucila, les enfants, petits enfants, cette smala qui vit tout près, dans des maisonnettes cachées sous les feuillages, parmi les caféiers, et est toujours là, dans la vaste maison de plain-pied, aux murs blancs, couverte de tuiles, les chiens invariablement faméliques et quémandeurs, la basse-cour qui circule partout, dans la cour en terre, dans la galerie couverte qui ceinture la maison. Un autre rythme de vie, plus lent, plus serein, plus attentif à l'instant. Eux et moi avons repris notre relation là où nous l'avions laissée, en mars 2009. "Don Daniel" a repris son statut d'invité d'honneur, d'envoyé spécial des Français et du vaste monde, de type qui sait, qu'on écoute. On bavarde dans la nuit odorante, tiède, traversée de cris d'oiseaux et de grenouilles, dans la lumière chiche dispensée par le foyer du four en terre crue et par les 2 ou 3 petits quinquets à kérosène qui fument. Pour l'instant, l'électricité n'est toujours pas arrivée chez les Ortiz. Los Planes ne comportent encore que quelques poteaux sans rien. Patience. On parle du Canal de Panama, de la France et de tout un tas de sujets qui sont traités en 3 lignes dans le seul livre de la maison, la petite encyclopédie qui appartient à Alexi, l'instituteur. J'aperçois les visages attentifs qui m'entourent. Les questions fusent. C'était la même chose en 2009 et j'adore ces moments. Mon cote indécrottablement péroreur y trouve son compte.


09 mai 2010

Bogota-Colombie



depuis Bogota, l'appartement de Glery Parra, que j'ai retrouvé hier en fin d'après midi, après une semaine passée chez l'amie Martha Trujillo, l'alter-ego de Glery.

En ce jour de Fête des Mères en Colombie, je démarre cette chronique avec un hommage à ma grand-mère paternelle, Anna ou Ana François Laverdure, morte à 42 ans, il y a pile 65 ans. Un cancer pendant une guerre mondiale, ça doit être une chose terrible. La morphine était sans doute réservée aux combattants allemands blessés et certainement pas aux civils français.
J'ai souvent entendu mon père parler des souffrances de sa mère et des recherches effectuées par les deux fils aînés d'Ana ou Anna, Robert, mon père, et Raymond (Roger, le troisième, était trop petit) dans une ville de Lens sous domination allemande, pour trouver des calmants pour leur mère. Toujours est-il qu'elle est arrivée au bout de son calvaire alors que la guerre finissait. La légende familiale veut qu'elle ait fait chercher par ses fils une bouteille de vin, le 8 mai 45, pour fêter la fin de la guerre. Elle gisait sur son lit de souffrances, amaigrie, soignée par ma mère. Ils ont trinqué au retour de la paix et elle est morte le 9 mai.

La Grèce. Je connais, j'ai connu une Grèce encore un peu semblable à celle du "Colosse de Maroussi" et de "L'été grec", en 78, avec ses petits ports crétois et autres, ses habitants aimables et bon enfants, ses marchés fleurant bon l'olive, sa nonchalance sincère, ses petites routes poudreuses, son authenticité, ce poète du port d' Athènes, traducteur de Diderot, dont la fille était belle et se prénommait Hélène, etc... Je puis vous dire que c'est fini depuis un moment. Ma dernière visite dans ce pays, en 2003, pendant plusieurs semaines, m'a déçu au delà de tout. Après avoir connu les Turcs, j'ai remis les Grecs à leur vraie place. Il s'agit d'un peuple qui n'a plus cessé de "décader" depuis la Grèce antique, un peuple qui voue à l'argent un amour démesuré. Il y a certainement des Grecs qui ont pour héros les philosophes et les auteurs de la Haute Epoque, mais l'essentiel de ce pays admire plutôt Onassis et Niarchos (chose vécue). Je ne puis m'empêcher de songer à ce citoyen US, rencontré vers 2003 sur le ferry-boat qui m'amenait à Bari, Italie. On a passé la nuit à discuter. Il vivait en Grèce et il me disait que ce pays n'est pas européen dans sa mentalité mais moyen-oriental, il dénonçait l'évasion fiscale systématique, la corruption invraisemblable, les abus autour des aides européennes, les hausses démentielles de certains salaires.

Je viens de lire qu'un couple arabe qui avait le courage de prétendre acheter une maison dans ma bonne ville de Lens en a été empêché par le racisme le pire qui soit, celui qui demeure cache.

Aucun livre au monde ne peut lutter, chez moi, contre un poste de télévision. Que ce soit chez Glery Parra, que ce soit chez Martha Trujillo, qui ont chacune 3 postes, je n'ai pas pu décrocher de la petite lucarne, avec ses dizaines d'attirantes chaînes US. Les images qui bougent m'attirent depuis tout môme, plus que les mots imprimés. Je fais provision de bouquins pour mon très prochain séjour de 2 mois au Honduras, parce que je serai dans la cambrousse, sans électricité. Pendant que certains d'entre vous s'abrutiront de matchs de foot du Mondial, moi je lirai dans telle ou telle maisonnette de Planes ou Villa Nueva baja. J'embarquerai même la Bible que m'ont offerte en novembre ou décembre 2009 ces excellents amis d' Ayacucho. Elle finira dans l'une des familles honduriennes qui m'accueilleront et me logeront.

Nostalgie suite. C'était la troisième ou quatrième fois que je logeais chez la truculente, sensuelle et exubérante Martha et j'aime plus que jamais le quartier populaire où elle vit avec ses deux fils, dans le petit appartement installé au bout d'une "barre", laquelle me fait songer très fort à mon coron natal, le coron saint Antoine au numéro 5 d'Avion, Pas de Calais.
J'adore les riches relations qui existent entre Martha et ses voisines et voisins. C'est bien le seul endroit où, chaque matin, sur le coup de 6 heures 30, une dame vient sonner et laisse du café et des délicieuses arepas toutes chaudes. Le quartier regorge de boutiques de toutes sortes, il vit tout le temps. On est loin du quartier bourge de Glery, avec très peu de boutiques et des voisins invisibles. Glery n'a guère de contacts qu'avec ... les vigiles qui gardent la porte de la rue de l'immeuble.

Riche semaine avec Martha et Dorelly, que je connais depuis 1990, et les mères de famille qui collaborent avec elles, dans les 4 centres nutritionnels OICN de la zone sud de Bogota, quartier "Danubio Azul", Danube Bleu, qui est à des années lumière des Strauss et de Sissi, et le quartier La Cazuca, appartenant à la ville de banlieue nommée Soacha. La Cazuca est sans doute l'expression ultime de la pauvreté dans l'Amérique latine que je connais. Le quartier s'étend entre la route Panaméricaine, en contre bas, toujours encombrée de "colectivos", les autobus du transport urbain, et autres camions, et la montagne grignotée par les maisonnettes faites des éternels parpaings ocres ou roses, maisonnettes branlantes, de guingois, qui gagnent du terrain chaque jour, terrain qui répond à l'invasion en s'effritant, en s'effondrant régulièrement. Surtout depuis toutes ces semaines de pluie quotidienne. Ces jours derniers, il a même été question de Soacha et de La Cazuca dans la presse colombienne et à la télé, il y a 3 jours, quand la Panaméricaine a été inondée. Quarante centimètres d'eau immonde, qui dévalait non seulement de la montagne en transformant la piste qui passe devant les centres nutritionnels en torrents chargés de détritus, mais sortait aussi à gros bouillons des plaques d'égout. Spectacles dantesques chaque matin et chaque après midi, quand Dorelly, Martha et moi montions vers La Cazuca ou en redescendions. Les gens qui sautent d'une pierre à une autre, les camions qui éclaboussent en sortant de la zone industrielle qui ajoute encore au pathétique sordide de l'endroit.

On monte vers La Cazuca comme vers une sorte de Golgotha, sur ses collines de terre jaune, où règnent les para-militaires qui imposent leur violence, rançonnent, découpent des corps d'hommes. Les deux lieux qui accueillent nos centres sont incrustés, enkystés là-dedans. Le gros épicier qui passe ses journées à regarder ce qu'il se passe dans la rue en terre qui passe devant chez lui et fournit les centres en légumes et en fruits serait para-militaire, dixit Martha.
Aujourd'hui est donc jour de Fête des Mères en Colombie. Les mères de famille qui travaillent dans les centres, comme profesoras ou cocineras, enseignantes ou cuisinières, ou celles qui viennent déposer leurs adorables monstres aux yeux immenses, toutes elles ont en commun des existences difficiles où il n'est question, la plupart du temps, que de maris violents (quand ils sont présents, ce qui est rare), de pères violeurs, de sordides affaires de promiscuité, de misère, de petits boulots, de disputes familiales, de vols. Celles qui collaborent avec l' OICN, autour de Martha et Dorelly, se prénomment Claudia, Nubia, Gloria, Blanca, etc... Elles également portent sur leurs visages burinés (si j'excepte les authentiques beautés à la colombienne qui apparaissent quand on s'y attend le moins) tous les coups que la vie leur portent et leur a portés depuis qu'elles sont nées. Elles sont splendides à leur façon. Je les ai fréquentées chaque jour, cette semaine. A l'égale de celles qui entourent Glery Parra, dans le quartier de Juan Rey, elles personnifient pour moi l'Amérique latine de tous les manques mais aussi de toutes les qualités, de cœur et d'esprit. Je ne cesserai jamais de m'émerveiller de leur énergie, de leur optimisme, de leur désir de lutter pour leurs enfants, de leur euphorie.


Fête des mères suite. Hier après-midi, dans le quartier pauvre de Juan Rey, j'ai retrouvé les "Divinas". Elles ont entre 15 et 20 ans environ, elles sont 20 ou un peu plus. Certaines d'entre elles sont déjà chargées de gosses, elles n'ont pas de boulot, pas de compagnon ou alors un type de leur âge, aussi déboussolé qu'elles, elles aussi subissent toutes les avanies déjà décrites, elles aussi le portent sur leurs visages déjà marqués, sous leur maquillage. Elles se réunissent pour être plus fortes, elles rient aux éclats, elles manifestent toute leur fraîcheur, elles rêvent d'améliorer leur existence, d'étudier, de voyager, de mettre fin à ce qu'elles vivent chaque jour (Glery est intarissable sur leurs malheurs).

J'ai déjà causé des exigences d'un autre monde d'une administration colombienne nommée "Bienestar Social", Bien Etre Social, qu'ici on appelle "Molestar Social", Embêtement Social. Les centres nutritionnels OICN sont sous les feux croisés de véritables mitrailleuses tatillonnes. Il faut changer ceci et cela, installer des toilettes pour fillettes, garçonnets et adultes dans chaque centre, idem pour les éviers, en passer par d'innombrables fourches caudines en matière de sécurité (notre monde crèvera de sa fascination pour la sécurité à tout prix, une autre invention imbécile US), etc... etc... Ajoutez à ça l'amour, la passion latina pour les diplômes, les titres. Ça vaut à la vétérante Glery Parra, qui a derrière elle quelque chose comme 50 ans d'enseignement aux enfants pauvres, sans le moindre diplôme, de ne plus pouvoir être directrice des centres nutritionnels qu'elle a crées !! Heureusement, les chats ne font pas des chiens. Sa fille Maritza, médecin généraliste, a pris le relais. Maritza dont l'enfance s'est déroulée au milieu des pauvres, des "gamines" de Villa Vicencio et de tous les malchanceux que sa mère aidait, Maritza qui doit à l'acharnement de sa mère d'avoir pu terminer ses études (idem pour son frere Trino), en dépit du chronique manque d'argent. Maritza qui a avec sa mère une espèce de symbiose indéfectible, absolue.

Trino, Maritza et leur mère ont aussi vécu dans leur chair la violence invraisemblable qui marque la Colombie. Les anecdotes ne manquent pas. En janvier 2008, Glery revenait en voiture de tirer de l'argent de la banque quand deux types l'ont attaquée devant son immeuble, en plein jour, à visage découvert. Devant les témoins qui criaient "Donnez l'argent !", Glery a eu le réflexe de vouloir fuir pour protéger les fonds destinés aux centres nutritionnels. L'un des types a, alors, braqué son arme sur la tête du bébé de Trino, qui était dans la voiture, et annoncé qu'il allait tirer. Glery a jeté la trousse où elle cachait son argent et les deux hommes sont repartis tranquillement vers leur moto. Ça explique que désormais, chaque fois qu'on tire une grosse somme d'argent d'une banque à Bogota et ailleurs dans le pays, on peut compter sur deux flics armés qui vous suivent sur leur moto, jusque chez vous. Pas sûr que ça dissuade tous les voleurs mais c'est déjà quelque chose.

Glery raconte d'autres anecdotes plus folkloriques sur la violence de son pays, comme ces fois où Maritza, qui effectuait sa "rural", sa période de pratique médicale obligatoire dans la campagne, a été plusieurs fois emmenée, très poliment mais fermement, par la guérilla pour soigner un blessé ou pratiquer un accouchement. Ou quand le frère et la sœur, qui effectuaient ensemble une période de pratique médicale sur le terrain, se sont vu remettre 17 cadavres de combattants par la guérilla à fin d'autopsie !

Dans un pays à très forte charge sensuelle et humaine comme la Colombie, on voit des scènes charmantes comme ces collégiennes bonnes à marier ou engrosser qui transforment leurs uniformes scolaires en armes de guerre. Les jupes écossaises remontent tant qu'elles peuvent sur les grosses cuisses et les bas blancs qui s'arrêtent au dessus des genoux vous prennent une allure excessivement provocante.

Humaine aussi la gentillesse des passagers dans les "colectivos", les invraisemblables autobus de transport publics, qui sont ma bête noire de tout temps, déjà à l'époque où je circulais à vélo dans Bogota et maintenant que je suis obligé de monter dedans. Jamais je n'ai vu comme ici autant d'hommes et de femmes qui montent dans les bus pour vous faire l'article sur ceci ou cela. Hier, j'en ai compte 14 en l'espace de 2 heures, entre Juan Rey et le nord de Bogota. Il y a eu deux chanteurs de rap, de "regaeton" comme on dit ici, un clown au visage peint, des vendeurs de bonbons, de je ne sais trop quel outil, de fleurs en carton, de chaussettes, etc... Sans oublier les réciteurs de poèmes, de contes, d'histoires courtes, et même ceux et celles qui n'ont rien à vendre et vous racontent leurs malheurs, surtout les déplacés, ceux qui ont fui les para-militaires, les narco-trafiquants et autres guérilleros, ici et là dans le pays. Ce que j'admire beaucoup, c'est la patience, la participation des passagers. Glery, bien entendu, donne systématiquement une pièce. Les pièces de monnaie tombent à un bon rythme, personne ne râle, on applaudit après une prestation, et cela dans le boucan du moteur épuisé, tandis que les passagers montent et descendent, se coulent dans le couloir central, sans jamais la moindre violence. La Colombie est un pays de contrastes, très violent mais aussi incroyablement courtois et compréhensif. Ce n'est la moindre de ses contradictions.

Inratables aussi, depuis les vitres des innombrables autobus dans lesquels je monte, les "Desechables", les "Jetables", ceux qui sont arrivés au bout de l'abjection, qui errent avec leurs yeux de drogués (ils sniffent de la colle), sous leur couverture, sales comme des gorets, absents de ce monde, abordant les gens qui pressent le pas et font ceux qui n'ont rien vu pour essayer de raconter leurs misères. Ils sont les pestiférés de Bogota.
Il fut une époque où ils régnaient dans certaines rues du centre, les flics eux-mêmes n'y entraient pas. La construction des lignes d'autobus modernes, le "Transmilenio", qu'ici on appelle le "Transmilleno" (les hispanophones apprécieront) les ont chassés. Certains survivent sous des tentes improvisées, sur le chantier, au milieu des détritus et des ouvriers et des engins qui vont et viennent, d'autres dorment carrément sur les trottoirs du centre ville, à un mètre des passants, sous des cartons, des feuilles de plastique, des parapluies ouverts.

Voici une semaine, j'ai passé une journée avec l'un de mes rares amis colombiens, Alejandro le cycliste. On n'a pas quitté le quartier qui fait tout le charme de Bogota, la Candelaria. L'ancien quartier espagnol monte à flanc de la montagne verte, en partant de la place d'armes sévère, la place Bolivar, sa cathédrale imposante, son Congres arrogant. Les rues se coupent à angle droit ou serpentent, montent entre les maisons à toits de tuiles et à balcons en bois, les églises coloniales apparaissent partout. C'est le lieu de la bohème, des artistes de tous poils, des petits restos, des cafés sombres. C'est le lieu aussi des musées, des galeries, des librairies.
J'y ai vécu un peu, en août et septembre 1990, me partageant entre l'appartement d'un poète colombien francophone, mort l'année de mon retour en France, 93, qui m'hébergeait clandestinement, sans que la propriétaire le sache, et celui, riche et vaste celui-là, d'un compatriote qui enseignait l'économie dans une université. L' Alliance Française est à deux pas. En 1990, je l'écumais.
La Candelaria a perdu de son charme, les machins à la mode, avec l'enseigne en anglais, gagnent du terrain, mais c'est ce qu'il y a de plus humain dans une ville monstrueuse et quelconque, qui pousse comme une folle dans sa vallée. Alejandro est amoureux de la Candelaria et il ne m'a fait grâce d'aucune ruelle, ou quasiment, d'aucune plaque contant tel ou tel évènement du passé. On remet ça ce jeudi, deux jours avant mon départ.

23 avril 2010

Bogota-Colombie


depuis Bogota, Colombie. Le ciel est prometteur de pluie, comme presque tous les jours ces temps-ci. Déjà 3 semaines ici, dans l'appartement de Glery Parra, dans celui de Martha Trujillo, l'autre responsable des centres nutritionnels OICN en Colombie, dans les 3 centres OICN du quartier pauvre Juan Rey, sur les hauteurs de la ville monstrueuse, et à Soacha, une ville de la banlieue sud de Bogota où l'OICN finance 3 autres centres.

Presque pas un jour sans passer dans les centres nutritionnels ou faire ceci et cela en liaison avec ma mission. D'une certaine manière, mes adversaires sont sans visage. Ils se nomment "Intégracion Sociale" et "Bienestar Social", Intégration Sociale et Bien Etre Social, deux administrations qui compliquent singulièrement la vie de Glery Parra et de ses collaboratrices. Exigences sans fin, paperasserie, allées et venues dans Bogota pour porter ou chercher tel ou tel document officiel, affronter tel ou tel bureaucrate, assister à telle ou telle conférence, etc .. Les exigences tombent à toute heure. Une des dernières : les responsables des "salons", comme se nomment les centres nutritionnels ici, doivent absolument connaître les noms des voisins immédiats des dits salons, "à l'est, à l'ouest, au nord et au sud".

Etaient sans visage. Ce matin, j'ai accompagné Maritza, la fille de Glery Parra, jusqu'au centre de Bogota. Nous avions un rendez vous au cœur même de cet adversaire. Au 11ème étage d'un immeuble énorme, gardé comme Fort Knox, nous avons rencontré un type jeune, ma foi charmant, nommé Pinson, qui se trouve être un des chefs de l'Intégracion Sociale. Conversation agréable. Je lui ai dépeint l'OICN, il a écouté, a remercié l'OICN pour ce qu'elle fait en Colombie et juré solennellement que l'administration colombienne n'a pas du tout pour but d'embêter les o.n.g, ni de fermer des centres nutritionnels. Dont acte.

Un mot revient sans cesse dans la bouche de Glery : "estrato", statut. Ils sont 6 statuts sociaux en Colombie et ils régissent la vie de tous. Tout a un statut. Glery elle-même vit dans un appartement d'un immeuble de statut 4 mais a un train de vie de statut 2. Sa fille Maritza vit dans un immeuble de statut 3. Quand Glery veut signifier que quelqu'un est très riche, elle dit "Celui-là est de statut 10". Dans l'un des centres nutritionnels OICN, dit "La Casita", à Soacha, le téléphone est de statut 3 parce qu'installé par les propriétaires de la Casita, qui se trouvent être des dames patronnesses. Et rien à faire pour changer le statut de ce téléphone !

Il y a peu, est apparu un Français de statut sans doute très convenable. Il a téléphoné un soir chez Glery. Il avait eu vent par l'ami Jean Paulhan, ex-président de l'OICN et actuellement en poste aux USA, de l'existence de Glery et des centres nutritionnels et souhaitait visiter ces derniers. Glery et moi sommes allés le chercher, le lendemain tôt, là où il était hébergé temporairement, dans les hautes et élégantes Torres del Parque, les Tours du Parc, à côté des arènes de Bogota. Type jeune, sympa, vraiment intéressé par ce qu'on lui disait. Il a passé quelques heures à Juan Rey, visité les centres et quelques familles pauvres. Ce ne fut que le soir, en accordant un œil à la carte de visite qu'il m'avait donnée, que j'ai réalisé que nous avions reçu l'attaché culturel de l'ambassade de France à Washington ! Heureuse surprise je dois l'avouer, considérant l'opinion qu'ont souvent d'eux-mêmes nos hauts fonctionnaires de la culture française "en poste à l'étranger".

Ce jour-là, ce compatriote et moi avons visité plusieurs familles du quartier Juan Rey, en compagnie de Fanny, une collaboratrice de Glery, native de Juan Rey et y vivant encore avec ses deux fils. Rares sont les maisons de ce quartier qui n'abritent pas plusieurs générations, par la force des choses. Un exemple parlant. Il y a peu, j'ai vu une jeune femme de 35 ou 36 ans qui venait célébrer dans l'un des centres nutritionnels les 5 ans de son fils, avec un gâteau à partager entre tous les enfants. Elle avait avec elle sa fille de 17 ans, enceinte de plusieurs mois. Elle sera donc bientôt une grand-mère de 35 ou 36 ans et sa fille, le compagnon de sa fille et leur bébé viendront inévitablement rejoindre dans la maison familiale les autres enfants de cette jeune grand-mère qui ont eux aussi des enfants mais nulle part où aller. Les maisons se transforment en phalanstères dont les murs sont de parpaings nus, où les pièces exiguës et continuellement humides sont utilisées au maximum de leur capacité, où des tas de vêtements sèchent partout, où on dort à 2 ou 3 dans chaque chambre, où on cuisine au bois récolté ici et là, etc....

Invariablement, les femmes font des ménages très loin, dans les beaux quartiers de Bogota, les hommes sont vigiles (milliers de vigiles en uniformes à Bogota, partout, même dans l'immeuble où habite Glery) ou travaillent dans la construction. Avec une gradation dans la pauvreté, depuis la misère ignoble de ceux qui se résignent à survivre au jour le jour jusqu'à la pauvreté digne de ceux qui se battent pour en sortir. Les intérieurs des maisons sont révélateurs à cet égard.

Parmi ceux qui se battent, permettez-moi de vous présenter les "Divinas", un groupe de 23 jeunes filles et jeunes femmes de Juan Rey, dont l'existence n'a rien d'un lit de roses (violence du compagnon, tentatives de viol du père, chômage, pauvreté, ignorance, etc...) mais qui ont décidé de s'unir pour être plus fortes. Il m'a été donné de participer à une de leurs réunions, dans l'un des centres nutritionnels. Fanny a eu l'initiative de ce groupe "d'auto-défense" et accumule les idées pour que ces filles mettent un peu de gaieté et d'éducation dans leurs vies douloureuses. Toutes elles étudient, la coiffure, l'enseignement aux tout-petits, etc... Elles s'emploient à créer une "micro entreprise" entre elles pour vendre de la pâtisserie, des friandises maison, elles m'ont raconté avec euphorie les 2 ou 3 sorties loin de Bogota qu'elles ont faites en groupe. Les premières de leurs courtes vies.

Ce qui me surprend toujours et me séduit, chez les gens pauvres que je fréquente quotidiennement, à Bogota, à Lima, au Honduras, et ailleurs en Amérique latine, c'est leur entrain, leur énergie, leur optimisme. Les femmes surtout. Elles ont souvent sur leurs épaules le sort de je ne sais combien de personnes, enfants et adultes, elles vivent dans un environnement sordide, où les rues sont le plus souvent des pistes en terre qui se transforment en torrents de boue et de détritus dès qu'il pleut, où la montagne s'éboule parfois, emportant des âmes avec elle (comme j'ai vu ça à La Cazuca, quartier de Soacha, au sud de Bogota, récemment), mais elles rient aux éclats à la moindre blague et montrent une énergie sans faille face aux mille et un avatars qui les harcellent. Celles que je connais, qui travaillent dans les centres nutritionnels, se prénomment Nubia, Jenny, Fanny, Blanca, Dorelly, Claudia, etc ... Elles n'ont le plus souvent pas de compagnon (l'invraisemblable irresponsabilité, l'ignoble lâcheté d'une foule de types en Amérique latine), pas d'argent, elles craignent comme la peste les problèmes de santé contre lesquels elles sont sans défense, n'importe quel problème prend de suite des proportions infernales pour elles qui content d'une voix tranquille des histoires à dresser les cheveux sur la tête, qui sont leur pain quotidien, mais elles font face à tout avec une tranquillité qui force le respect. A leur manière, elles sont magnifiques. Je vais vous dire : elles sont ce qu'il y a de plus beau en Amérique latine et à l'OICN. Venez les admirer un jour.

En Amérique latine, la beauté physique est encore et toujours une chance de se sortir du pétrin. Les "fleurs" de quartiers pauvres de la périphérie des grandes villes, les Pamela Anderson des bidonvilles, celles qui attirent le regard avec leurs visages de madones, leurs airs de liane, leur port de tête, leurs attributs, celles-là, si elles sont jeunes, auront peut-être la chance de voir surgir tel ou tel riche prince charmant qui va les épouser ou faire d'elles un "modelo", une actrice de "télénovela" à la télévision ou encore une reine de beauté. Il n'est question que de ça dans les "télénovelas", ces feuilletons sentimentaux et neuneus qui font des succès incroyables partout en Amérique latine. La belle jeune fille pauvre mais digne qui finit par épouser le beau fils de famille chirurgien. Existent des cas célèbres de "miracles" de ce genre en Amérique latine, mais les échecs sont bien sur infiniment plus nombreux. Il n'empêche que pas mal de belles plantes nées pauvres ont ça en tête tout le temps, depuis toutes petites. Elles s'habillent en conséquence, au cas ou.

Mais quand même, il n'y a guère qu'en Colombie, pays de sensualité extrême, que je vois des séductrices de 4 ou 5 ans me faire du gringue dans les centres nutritionnels ! Si ! Et que je me colle au vieux gringo en le regardant dans les yeux, et que je lui demande son prénom, et que je lui fasse le coup du lacet dénoué ! Parole ! Résultat d'une éducation de la part des mères et des grandes sœurs, grandes sœurs qu'elles imitent, j'imagine. Ce serait charmant et rigolo si cela n'aboutissait pas un taux élevé de cas d'inceste familiale (je connais un cas à Juan Rey) et à des milliers, des centaines de milliers de filles mères toutes seules avec leur progéniture. Des associations comme les "Divinas", que certains à l'OICN appuient, constituent un début de réponses à cet état de chose, mais le problème est immense. Il s'agit d'une culture du machisme entretenue par les mères de famille elles-mêmes.

Je finis avec deux choses différentes. Un, je remercie infiniment celui ou celle d'entre vous qui a envoyé un paquet rempli de médicaments à mes excellents amis Raquel et Maximo, ce couple de pasteurs évangélistes d'Ayacucho, Pérou, qui gèrent une clinique communautaire et sont demandeurs de médicaments qu'ils distribuent aux pauvres.
Deux, cette anecdote à propos de cette véritable héroïne de roman qu'est Glery Parra. Or donc, à l'époque où elle vivait avec des "gamines", des enfants des rues, à Villa Vicencio, avec l'intention très arrêtée de leur faire faire des études, elle a dû résoudre le problème de l'absence de papiers chez ces gosses sans parents et donc sans existence légale. Certains n'avaient d'ailleurs pas de nom ! Qu'à cela ne tienne. Glery avait parmi ses amis un notaire qui accepta de fournir des papiers à tout ce petit monde. Quel nom leur donner ? Celui de Glery pardi, Parra Lopez ! Il y a donc, de nos jours, des tas de types qui s'appellent Parra Lopez à Villa Vicencio et ailleurs en Colombie. Glery est officiellement leur génitrice.